Regards Juin 1999 - Hors-sujet

Relire Dolto

Par Evelyne Pieiller


On vit en un temps hanté par l'enfant – du bambin au gamin, du chérubin au grand galopin : il est l'innocence bouleversante, il est l'incompréhensible violence. Il est le petit qui souffre des guerres, il est l'hôte d'étranges désirs de mort. Il fait grimper vertigineusement les ventes d'une eau minérale quand, petit ange dodu, il s'ébat dans une piscine pour les besoins d'une publicité. Il suscite un énorme élan de charité, quand on le voit souffrir dans un camp de réfugiés. Il soulève l'angoisse quand, nanti d'une petite dizaine d'années supplémentaires, il abat ses condisciples dans un lycée nord-américain. Le petit enfant somme l'adulte de lui proposer un monde heureux, le grand enfant somme l'adulte de comprendre pourquoi il est malheureux.

 

Chagrins d'enfant

A l'évidence, c'est plus qu'une mode, c'est une inquiétude, c'est un malaise, c'est la prise en compte d'une réalité devenue enfin impossible à éluder : si, aujourd'hui, tant de films mettent en scène des enfants (de Petits frères, français, à Aussi profond que l'océan, nord-américain, de la Vie est belle, italien, à Des anges au paradis, russe), si s'est créée, aux éditions du Seuil, une collection destinée à expliquer aux enfants les "grandes questions" du jour – le dernier titre étant l'Europe expliquée à mon fils de Christine Ockrent – bref, si, de Tavernier à Régis Debray, et pour s'en tenir aux seules manifestations culturelles, ce sujet-là s'impose avec une telle constance, c'est que les esprits sont désormais préoccupés à la fois par l'avenir, et par la responsabilité de chacun dans l'évolution d'une société. Ce n'est peut-être pas très gai, mais c'est quand même un soulagement. Car, somme toute, accepter que le monde ne s'arrête pas à nous-mêmes est, fondamentalement, tonique : et, ma foi, peut-être pas tout à fait aussi évident que ça en a l'air.

Au fond, cette époque, dont personne ne niera qu'elle est passablement déprimante, est aussi, paradoxalement, stimulante : tout bonnement parce qu'il faut tout repenser. Dans les années 70, on croyait avoir tout compris grâce à la psychanalyse et aux pensées "alternatives". En cette fin de siècle, on a tendance à tout remettre en question pour agiter le vieux martinet d'antan et parler à nouveau de sanctions. Bien. C'est que les années 70 étaient optimistes, et agressivement libertaires. C'est que les années 90 sont pessimistes, et finissent peu à peu avec le fantasme de l'individu autarcique. C'est que les années 70 saluaient dans la "jeunesse" une vertu en soi, porteuse de renouvellement, c'est que les années 90 ont connu la peur devant la jeunesse, la jeunesse gâchée par les lois économiques, la jeunesse qui se gâche dans le désordre et la peine obscure. Oui, l'occasion ne saurait se manquer : on peut certainement aujourd'hui faire le point sur ce que la psychanalyse nous apprend vraiment, et sur ce qu'une société doit à ses enfants ; sur ce qu'il en est du respect de l'enfant, et ce qu'il en est de ses devoirs ; on peut certainement aujourd'hui engager une réflexion sur l'éducation, sur les responsabilités de chacun, sans sombrer dans la confusion entre respect et passivité, sans revenir non plus à la bonne vieille autorité muette d'autrefois. En d'autres termes, c'est sans doute le bon moment pour relire Dolto, et l'entendre.

 

Respect de l'être

Quand, à la fin des années 70, Françoise Dolto accepte de répondre aux questions des auditeurs de France-Inter, les puristes sont scandalisés : quel rapport peut-il y avoir entre la psychanalyse véritable et ce qui ne saurait être qu'un courrier du coeur... parental ? Dolto, en fait, ne répond jamais en direct, elle choisit dans les lettres qui lui sont adressées celles qui sont assez détaillées et assez exemplaires pour lui permettre de souligner les dangers, les malentendus, les chagrins, les plus fréquents. En aucun cas, elle ne "psychanalyse", bien sûr. Mais elle rappelle, grâce à ces lettres souvent ordinaires, où beaucoup de parents peuvent se reconnaître, que l'enfant est indissociable du discours de sa famille, des rêves, des cauchemars, des gestes de sa famille, que le rôle des parents est de l'aider "à savoir s'automaterner dans les épreuves et s'autopaterner dans sa conduite, en référence à la prudence et à la loi". Elle explique avec une grande et réjouissante clarté comment la fonction du père n'est pas celle de la mère, et vice-versa, ce qui demeure passablement utile en nos temps barbouillés qui n'en finissent pas, pour célébrer le féminisme, de célébrer les papas poules, elle cerne, avec une merveilleuse ardeur, l'absolue nécessité de respecter en chaque enfant son intelligence, y compris chez ceux qu'on classe scolairement comme faiblards du QI, l'absolue nécessité de respecter en lui l'être humain, celui qui devra partir, celui qui doit jouir de son autonomie grandissante, et, splendeur, elle rappelle que rien, exactement rien n'est incompréhensible ou absurde, que tout comportement, tout errement, a un sens, et peut, à sa lumière, se modifier.

 

Habiter l'avenir

Dolto n'est en rien l'apôtre d'un quelconque laxisme : précisément au nom de la véritable liberté de l'enfant, la loi doit être intégrée. Dolto n'est pas davantage favorable à l'application d'un barème de sanctions : ce qui importe, c'est de savoir apprécier l'importance et le rôle de la transgression éventuelle. Dolto fait, littéralement, du bien. Elle nous rend vifs, gais, sereins. On peut ne pas être toujours d'accord, ce n'est pas grave, il suffit de s'en expliquer, en soi-même, avec la clarté qui est la sienne. Relire Dolto, c'est sans doute un des actes qui vont nous permettre d'avoir envie d'imaginer, lentement, de façon chorale, cet avenir qu'habiteront les enfants : car les parents se savent alors des anciens enfants, des individus et des citoyens. n E.P.

 

Françoise Dolto,
Lorsque l'enfant paraît,
Le Seuil (Points), trois volumes, réédition 1999.

retour