Regards Juin 1999 - Vie des réseaux

Service public
C'est écrit La Poste

Par Xavier Delrieu


Pour assurer une meilleure qualité de service, il faut, dans les zones rurales fragiles, moderniser la présence postale en recherchant des partenariats avec d'autres services publics, des administrations et avec les collectivités locales qui le souhaitent" déclarait Christian Pierret, secrétaire d'Etat à l'Industrie en mai 1998, quelque jours avant la signature du contrat de plan entre l'Etat et la Poste.

Moderniser" tel est en effet le défi des années 90 pour ce gigantesque service public qui emploie aujourd'hui près de 310 000 personnes. Depuis 1990 et la séparation des PTT en deux parties, La Poste d'un côté, France Télécom de l'autre, on conçoit parfaitement que les deux entreprises n'aient pas développé les mêmes images auprès du grand public : la première, avec son milliard de visiteurs annuels et ses 17 000 agences, est perçu comme une vieille dame et un service de proximité, alors que la seconde fait les beaux jours des journaux économiques et s'est résolument engagée dans la course aux nouvelles technologies.

Alors, la modernité, ce serait Internet pour France Télécom et des VTT flambant neufs pour les facteurs de La Poste ? Pas vraiment. Il se trouve que, à nouveau, tout semble se réduire à un problème de concurrence. France Télécom est entré, depuis l'an passé, dans cette spirale libérale où la seule alternative est "marche ou crève".

La gigantesque valse des milliards de dollars, qui, aujourd'hui, fait et défait les alliances, est de mise dans le monde des télécommunications. La Poste, quant à elle, détient encore un quasi-monopole du courrier. Mais, d'ores et déjà, 40 % de son activité est soumise à concurrence. Il faut dire qu'il y a déjà quelque temps que ses activités ne se cantonnent plus au tri et à la distribution de quelque 80 millions de plis quotidiens.

Il se trouve même que près d'un quart de son chiffre d'affaire est généré par ses activités financières, soit pour 1998 21,5 milliards de francs sur 93,4 milliards. C'est pourquoi les banques n'apprécient que très modérément la présence de ce concurrent qui a pour lui l'avantage d'être remarquablement implanté sur tout le territoire. C'est aussi pourquoi La Poste est aujourd'hui le numéro 2 en nombre de comptes chèques après le Crédit Agricole. Pour en finir avec les chiffres, disons simplement que, outre un chiffre d'affaire en hausse de 4 % par rapport à 1997, La Poste a dégagé l'an passé un bénéfice net de 337 millions de francs, soit 5,8 fois plus que 1997, et que l'activité courrier et colis a progressé de 4,4 % pour atteindre 71,3 milliards de francs.

Alors tout irait pour le mieux ? Ce serait un peu anticiper l'avenir. En effet, la déréglementation toujours envisagée pour 2003, même si elle ne pourrait être que partielle, imposerait une nouvelle stratégie pour ce service public, d'autant plus que ses concurrents, notamment la Deutsche Post, se sont d'ores et déjà lancés dans une expansion vers l'Europe. Néanmoins, rien n'est encore fait à ce jour. La France s'oppose avec fermeté à la mise en concurrence des services postaux.

En mars dernier, Christian Pierret affirmait encore à la tribune de l'Assemblée nationale que "la France n'acceptera pas une libéralisation du service de La Poste". L'affaire n'est pas simple. Jusqu'en 1997, la France a défendu sa position jusqu'à atteindre un compromis avec Bruxelles : chaque pays peut conserver un secteur réservé à son service public. C'est pourquoi, le 2 février, le gouvernement a fait voter un texte qui "réserve" à La Poste le courrier dont le poids n'excède pas 350 grammes ou dont le prix est inférieur à cinq fois le tarif de base.

Néanmoins, les libéraux des pays du nord de l'Europe n'ont pas dit leur dernier mot, d'autant plus que chacun sait leur influence sur les décisions de Bruxelles.

Ainsi, la Commission propose une nouvelle déréglementation pour le courrier transfrontalier et le publipostage. Or, à lui seul, le publipostage représente un marché de 8 milliards de francs...

La direction de La Poste se retrouve donc devant des choix qui engagent tout son avenir : faut-il attendre et voir venir ou se préparer à une libéralisation ? Au mois de décembre de l'année passée, elle a créé une filiale commune avec son homologue espagnol et a acheté une société de messagerie en Allemagne. La bataille a donc déjà commencé. Espérons simplement que les 8 000 bureaux qui actuellement fonctionnent moins de quatre heures par jour ne seront pas sacrifiés sur l'autel du libéralisme.

retour