Regards Juin 1999 - La Planète

Noam Chomsky
Boston USA

Par Montserrat Sens


Entretien avec Noam Chomsky*

Il est difficile de trouver exactement à quelle catégorie n'appartient pas Noam Chomsky. Une espèce de Voltaire américain, Chomsky continue de fustiger, du haut de ses 70 ans, la politique étrangère des Etats-Unis aussi bien que les élites néo-libérales "vendues aux tyrannies privées". S'il n'a pas pu changer le monde, il n'a pas cessé un instant d'être à la fois témoin et voix de la conscience de la société américaine qu'il ranime inlassablement de ses torpeurs, sans génuflexions lexicales.

 

Vos positions sur l'engagement de l'OTAN au Kosovo dénotent une fois de plus aux Etats-Unis. Vous avez été l'un des premiers à évoquer le désastre humanitaire que ce scénario impliquait. Pourquoi considérez vous que cette guerre exclut toute justification morale ?

Noam Chomsky : Quelle morale peut naître de la malhonnêteté ? Les dernières décennies ne montrent pas un seul engagement humanitaire de la part des Etats-Unis. L'intervention US-OTAN, comme son commandement en chef l'avait prévu, a signifié une escalade radicale des barbaries. Elles approchent maintenant le degré connu en Turquie contre les Kurdes ou en Palestine en 1948. Nous savons que cette intervention militaire ne va pas mettre un frein aux atrocités de Milosevic. Clinton et Blair l'ont dit depuis le début, cette guerre est nécessaire pour assurer la "crédibilité de l'OTAN". Il n'y a ni honnêteté, ni morale, ni humanitaire dans cet objectif. Cela relève davantage de la logique de la mafia.

Si quelqu'un refuse de payer sa protection, le parrain doit assurer la crédibilité de son clan, afin que tout le monde s'aperçoive ce qu'il en coûte de ne pas respecter les lois de la Cosa Nostra. Ainsi Clinton et sa clique sont en train de dire au monde qu'il doit s'ajuster aux ordres des policiers globaux. Rappelons qu'il y a un an, un document de l'administration Clinton – "Essentials of Post-Cold War Deterrence" – établissait que les Etats-Unis devaient se montrer à leurs adversaires comme une puissance irrationnelle et vindicative quand nos intérêts sont menacés car "il nous en coûterait de nous montrer sous un jour totalement réfléchi ou agissant de sang-froid" pour défendre l'ordre mondial et il va sans dire certainement pas pour respecter des traités et le droit international. "Le fait que quelques éléments" du gouvernement américain "puissent apparaître comme potentiellement hors de contrôle ne peut que bénéficier à l'état de crainte de nos adversaires". Le Kosovo, c'est une répétition de ce plan stratégique. Le reste, c'est de la propagande. Les opérations sans répit des bombardiers de l'OTAN n'ont fait que multiplier les morts au Kosovo comme dans le reste de la Yougoslavie. En fait, elles réussiront certainement à faire que le nombre des réfugiés atteigne celui des déplacés de Colombie, ainsi que le chiffre record de ce pays en assassinats politiques, perpétrés par des forces armées et des paramilitaires équipés et entraînés par les Etats-Unis.

 

Vous n'avez eu de cesse de dénoncer l'engagement du Pentagone en Colombie comme un autre type de "contre-insurgence", non plus celle de la CIA en Amérique centrale dans les années 1980 mais sous couvert de guerre anti-drogue, une intervention tout aussi néfaste.

Noam Chomsky : Après plus d'une décennie de campagne anti-drogue, nous savons qu'aux Etats-Unis le niveau de consommation et les prix n'ont pas varié, mais ont plutôt tendance à augmenter. La plupart des drogues consommées en Amérique du Nord sont des produits synthétiques élaborés sur place par l'industrie locale. Dans ce domaine au moins, les Américains n'ont pas besoin d'aller chercher leurs matières premières à l'étranger pour fabriquer des amphétamines, des champignons ou du crack.

La guerre anti-drogue est aussi une guerre interne. Sa fonction est d'épurer le système de ceux qui ne sont pas rentables, des marginaux, des superflus. Les prisons sont remplies de personnes qui ont commis des délits dont ils sont les seules victimes, avoir fumé, aspiré, s'être piqué. La police a pour rôle de nettoyer les rues des déchets humains que produit cette structure néo-libérale, ceux qu'aux Etats-Unis on appelle les "useless" (qui ne servent plus) et en Amérique latine, "los desechables". Un adulte noir sur trois est sous la surveillance de la justice. Dans certains Etats, c'est un sur deux. Dans douze Etats, le chiffre des Noirs en prison est dix fois supérieur à celui des Blancs. Pour moi, ce n'est pas du racisme mais un phénomène de classe.

Le maintien de cette campagne permet aussi d'apeurer le reste de l'opinion publique. Le taux de criminalité aux Etats-Unis n'est pas beaucoup plus élevé que dans la plupart des autres pays industrialisés, par contre la peur de l'autre est ancrée partout. Maintenir cette panique est essentiel pour la reproduction de ce modèle. Ici, les hommes politiques font campagne sur les millions qu'ils destineront à écraser la délinquance s'ils sont élus, les publicités vous vendent des clôtures, des alarmes, des caméras pour vous "protéger davantage". La crainte du crime est hors de proportion avec la criminalité. En maintenant la population sous l'angoisse perpétuelle du crime, on parvient à lui faire accepter tous types de contrôles. Beaucoup demandent encore plus de "protection" comme ces 69 % de la communauté blanche de New York qui appuie la politique "tolérance zéro contre les délinquants", mise en place par le maire Guiliani. En semant la terreur de la criminalité, les dirigeants américains ont trouvé "l'ennemi intérieur" : le Noir, le pauvre. L'opinion publique se détourne alors des principaux thèmes qui devraient mériter toute son attention, accepte d'être contrôlée, puis finalement traitée au mépris de ses droits.

 

Mais de quels droits peut-on parler aux Etats-Unis : les supermarchés, les laveries, les églises décident d'ouvrir 24 heures sur 24, car les gens n'ont plus assez de temps pendant la journée. L'american way of life sans issue ?

Noam Chomsky : Les vingt dernières années ont signifié pour les familles pauvres et de la classe moyenne américaine un accroissement du temps de travail, approximativement 15 heures par jour, alors que le pouvoir d'achat a chuté au niveau de celui des années 60. La société est donc en train de s'adapter aux nouvelles pressions. Il faut faire son supermarché à 5 h 30 pour éviter les embouteillages et arriver à 8 heures au travail. Une à deux semaines de vacances par an. Les gens travaillent davantage, pour des salaires qui stagnent ou déclinent.

 

Vous continuez pourtant à vous définir comme optimiste et à considérer que les Américains moyens ont pris une plus grande place dans les affaires de politique extérieure. D'où vient tant d'espoir ?

Noam Chomsky : Analyser la situation en affirmant que les mouvements de solidarité ou les mouvements populaires américains n'existent plus est une profonde erreur. Au contraire, si on suit de près cette société, on s'aperçoit vite que les mouvements de solidarité sont bien plus présents ici que dans beaucoup d'autres endroits du monde. Ils ont par ailleurs acquis plus d'efficacité et de profondeur par rapport au mouvement anti-guerre des années 60. C'est aujourd'hui le mainstream américain, le Middle West ou le Sud-Ouest rural qui s'opposent aux interventions militaires en Amérique centrale, qui partent soutenir des collectifs au Nicaragua, en Indonésie ou à Brunei. Bien sûr, certains font partie des groupes de chrétiens conservateurs, mais pas exclusivement. Et alors ? Ils dénoncent la misère, les injustices, la guerre. Ils demandent une meilleure coopération, ils comprennent ce que représente l'engagement militaire de leur pays. C'est un phénomène tout à fait nouveau dans l'histoire de ce pays qui a longtemps cru qu'il n'y avait que de l'eau ou des sauvages au-delà du Rio Grande. Cela n'est pas arrivé pendant la guerre du Vietnam. Cela n'arrive pas en Europe. Personne ne part en Algérie, au Cambodge ou au Kosovo. Ces mouvements sont bien plus politisés que ceux des années 60, même s'ils sont tout à fait atomisés. Mais cela est une caractéristique de la société américaine. Il n'y a jamais eu de mouvement de solidarité de masse aux Etats-Unis. C'est une illusion perverse que de penser que les manifestants qui marchaient sur Washington contre la guerre du Vietnam ou pour Luther King constituaient un mouvement de masse intégré. Il a fallu attendre des mois et des mois de guerre, des centaines et des centaines de corps de soldats arrivant du Vietnam dans les sacs poubelles, pour que ces gigantesques manifestations se déclenchent. Aujourd'hui, ce ne sont plus des groupes d'étudiants, au sein de leurs campus qui bougent et s'organisent. La solidarité et le mouvement contre la guerre des années 90 ne recrutent plus exclusivement dans l'élite, elle a développé ses racines dans l'Amérique profonde. Regardez les manifestants contre les bombardements de l'OTAN, ils sont partout. Encore une fois, ce n'est pas un phénomène massif, mais il est constant.

 

Votre analyse optimiste englobe-t-elle aussi le mouvement syndical ?

Noam Chomsky : Il faut remonter aux années 50, pour voir l'évolution du syndicalisme. A cette période, les syndicats américains étaient essentiellement des mouvements pro-guerre et anti-ouvriers. Ils ont été financés pendant longtemps par la CIA et d'autres groupes d'intérêts privés pour briser le mouvement ouvrier à l'étranger. Leur travail de sape en France en est un exemple. Pendant toutes ces années, les syndicats avaient davantage pour but de briser les grèves et les alliances de la classe ouvrière ici et ailleurs, que de représenter les travailleurs américains face aux grandes compagnies privées ou publiques. Ils ont trempé dans la mafia, les cartels de drogue, la corruption, les dessous de tables du FBI, enfin tout était admis. Ils ne se sont pas opposés a la guerre du Vietnam ni aux autres interventions des Etats-Unis. Aujourd'hui, la situation est différente. Les leaders syndicaux ont changé, ils ont établi des liens très étroits avec d'autres mouvements en dehors même des Etats-Unis. Cela est particulièrement visible avec les syndicats mexicains. Il y a une prise de conscience mutuelle et des actions communes, des soutiens aux grèves des uns et des autres. Cela ne s'arrête pas au Mexique, mais se prolonge dans le reste de l'Amérique centrale et même en soutenant l'action des syndicats en Indonésie. Finalement, l'idée est acquise que, pour faire face à la globalisation du capital, un mouvement syndical mondial et solidaire est indispensable. C'est là encore une idée tout à fait nouvelle pour les Etats-Unis, quelque chose qui tranche avec son passé anti-ouvrier et protectionniste.

 

Est-ce cependant suffisant quand cette globalisation implique le transfert des décisions politiques vers les sphères économiques ?

Noam Chomsky : Il est vrai que les décisions politiques ont été transférées, non pas vers les sphères économiques stricto sensu, mais plutôt vers des concentrations non imputables du secteur privé.

Lors d'un récent entetien dans Newsweek, David Rockefeller, l'un des exposants les plus souples dans le spectre du libéralisme, commente que les milieux d'affaires veulent réduire le rôle de l'Etat, et que le secteur privé est certainement le plus qualifié à prendre en main les affaires publiques. Seulement, je constate qu'aucun d'entre eux ne perçoit avec clarté les différences entre le fait de prendre des décisions politiques et le fait d'assumer les fonctions propres à un Etat. Mélanger la terminologie relève de la malhonnêteté.

La raison pour laquelle le secteur privé rêve de la réduction de l'intervention étatique repose exclusivement sur le fait qu'un Etat composé d'institutions dans lesquels les citoyens ont leur mot à dire est inadmissible pour les milieux d'affaires. La menace démocratique est insoutenable pour le monde du business tout comme elle l'était pour la monarchie, l'appareil stalinien et tous les avocats du totalitarisme. Comme le postule correctement Rockefeller, le but des tyrannies privées est d'aller au-delà de l'administration des marchés. Les hommes d'affaires et les élites à leur solde veulent aussi le contrôle du social, du politique, de l'académique, enfin, de tout ce qui pense et menace. Ils veulent réduire l'opinion publique à la docilité, empêcher la renaissance de l'espoir en une existence plus sensée, contrôler et réduire leurs expectatives de changer le monde en inventant de nouveaux besoins inoffensifs pour le système tellement lucratif pour les investisseurs.

Dénommer "globalisation" la tendance actuelle est une erreur. Elle est globalisante mais profite à des groupes très restreints. Exemple, ces tyrannies privées exigent un "traitement national", l'une des récurrences de l'Accord multilatéral sur les investissements (AMI). Donc General Motors devrait être traitée au Mexique comme une entreprise mexicaine. Supposons que des immigrés mexicains à leur tour exigent des autorités du Texas – un territoire volé au Mexique par les Etats-Unis au siècle dernier – le droit à un "traitement national". On imagine facilement ce qui leur arriverait... D'autre part, c'est tout à fait fallacieux, de la part de ces businessmen, de parler de réduction de l'Etat : leur exigence fondamentale est d'obtenir un Etat puissant, qui contrôle massivement les sphères économiques et sociales, ici et ailleurs, en faisant du business pour eux et pour protéger leurs profits. Un Etat qui socialise les risques et les pertes, qui supprime les agitations et les remous de l'opinion. Le reste n'est que propagande.

 

Quelles sont les alternatives ?

Noam Chomsky : Les objectifs traditionnels de liberté, justice et démocratie ne sont pas des mots désuets. Il faut commencer par là. Bien sûr, ceux qui brandissent le spectre du pouvoir veulent faire croire qu'ils sont pris en étau entre des forces mystiques et qu'ils n'ont pas les moyens d'une autre politique, qu'il n'y a pas d'alternative au modèle, comme se complaît à le répéter l'un des plus abjects serviteurs de ces tyrannies privées et plus fidèle avocate d'un Etat aux lois d'airain, Margaret Thatcher. Du mythe!!! Les alternatives constructives et plausibles pleuvent de partout sans obtenir les faveurs de la presse libre pour leur diffusion.

 

Pays industrialisés, pays émergents, qui peut faire pencher la balance ?

Noam Chomsky : Les pays émergents ont chaque fois une marge de manoeuvre plus réduite. Même les pays riches sont sévèrement contraints par cette "globalisation" dirigée par les tyrannies privées. Le sort du programme keynésien modéré, mis en place par Oskar Lafontaine, montre combien ces entreprises isolées sont fragiles : elles sont minées par le pouvoir des banques centrales et la menace du transfert de la production. Avec une véritable solidarité internationale, un grand objectif peut être atteint, en fait nous n'en connaissons pas les limites. Mais il faut se souvenir combien les luttes et les résistances sont imitables, multipliables, même si chacune d'entre elles, prise isolément, peut sembler dérisoire. Cette dynamique des combats est bien comprise par les managers de la politique qui craignent avant tout les effets contagieux de ces événements. Les archives de l'administration Kennedy nous montrent aujourd'hui combien ce président tremblait devant l'expérience cubaine, cette idée épouvantable qu'un peuple puisse prendre en main son destin. Les Etats-Unis n'ont cessé de trembler pendant ce siècle, face à Jacobo Arbenz au Guatemala, l'expérience de l'Unité populaire au Chili, pour ne citer que les plus connues.

 

Percevez-vous cette fin de siècle comme une remise en question des valeurs de l'humanisme ?

Noam Chomsky : Je ne suis pas sûr que tout le monde s'entende en parlant de l'humanisme. La période de l'esclavage ? Les massacres massifs des conquêtes coloniales ? Le roi Léopold au Congo et les Américains aux Philippines ? Les fours crématoires chez ceux qui se considéraient les plus civilisés d'Europe ? La liberté des êtres humains était-elle un principe fondamental quand les femmes n'avaient pas de droit de vote ? Ou quand les droits de nouvelles générations ne figuraient pas au registre des conventions internationales ?

L'on peut débattre de l'importance des méandres complexes de l'Histoire, mais il me semble qu'il est impossible de nier qu'il y a une tendance lente mais constante à étendre le domaine moral, le champ de la justice et des droits de l'humain. Le progrès est d'une lenteur agonisante, certes, et l'on a connu plus d'une récession. La période actuelle, en particulier, offre une terrible illustration de l'intensité des attaques contre le droit, la dignité et le respect entre les peuples. Une attaque menée par les Etats les plus puissants et leurs élites dans la plus grande malhonnêteté. Mais le retour du balancier est inexorable. n

 

Noam Chomsky
Profit over People : Neo liberalism and global order
Seven Stories Press New York, Toronto, London 1999.


* Linguiste de renommée internationale, essayiste, écrivain, polémiste intarissable, franc-tireur du verbe et de l'épithète avec une chaire de linguistique au MIT, le prestigieux Institut technologique du Massachusetts.

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