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Nouvelles règles Par Tamas Krausz* |
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| Comment la guerre a-t-elle pu devenir le langage de la diplomatie en cette fin du XXe siècle, en Europe même ? Comment les grandes puissances peuvent-elles se moquer des règles élémentaires du droit international ? |
| Le troisième "partage", en ce XXe siècle, des Balkans et de l'ex-bloc soviétique, qui se poursuit depuis une dizaine d'années, touche à sa fin. Une affaire extrêmement importante, si les USA, après 50 années de paix, se voient obligés d'exporter la guerre en Europe, à la tête de l'OTAN cinquantenaire. En attaquant la Yougoslavie, les USA ont fait savoir au monde qu'après la fin de l'Union soviétique, les anciennes règles du droit international ne sont plus valables pour les pays du centre du système mondial. Ils procèdent au remodelage du monde conformément aux nouveaux rapports de force, ils entendent renforcer l'influence et la position dominante des pays les plus riches, et avant tout leurs propres positions. |
| Disparition des cadres économiques de l'Etat-nation |
| Pour ce qui est de l'arrière-plan de ces transformations, au cours des dernières décennies, la réorganisation économique du monde ("mondialisation accélérée") est devenue réalité, une de ses conséquences est la disparition des cadres économiques de l'Etat-nation, et ce changement a entraîné un peu partout l'exacerbation des conflits nationaux et ethniques. Après la défaite du socialisme d'Etat, seul le nationalisme ou les mouvements ethniques sont apparus comme une forme de résistance à la mondialisation. Dès les années 70, le monde s'est décomposé en un grand nombre de Kosovo, cependant que se faisaient sa centralisation, son unification du point de vue financier. La "kosovisation" des régions de la semi-périphérie et de la périphérie a renforcé l'inefficacité de l'ONU. Avec la chute de l'Union soviétique, les Etats-Unis entendent mettre sur pied une nouvelle organisation internationale, dont la base est constituée par l'OTAN. L'Etat-nation, pris au sens économique, n'a plus sa place dans le cadre d'un ordre mondial à centre unique. Sous la pression du marché mondial, l'intégration de la "culture" américanisée, la domination des firmes, des banques et des réseaux commerciaux multinationaux semblent inévitables. Cette domination nouvelle détruit les obstacles qui entravent la libre circulation des capitaux. |
| La guerre, affaire médiatique et affaire tout court |
| Comment peut-on se débarrasser des Etats-nation ? La désagrégation de la Yougoslavie a su "résoudre" la séparation "démocratique" des groupes ethniques qui y vivaient ensemble depuis des siècles. Au cours de ce processus, la Bosnie-Herzégovine est devenue une "base militaire" américaine. La crise du Kosovo est elle aussi un des éléments de ce processus. Le Kosovo n'est pas seulement la clef du partage de la (petite) Yougoslavie, de l'affaiblissement de la Serbie, du refoulement de la Russie hors de "l'Europe". Le Kosovo entre en compte en tant que base militaire américaine (une des nouvelles bases situées au sud de la base de Taszar, en Hongrie), mais il représente aussi, pour les Etats-Unis, en train de se voir refoulés du centre de l'Europe, une base arrière sur le continent européen. Faute de pouvoir empêcher la formation d'une Europe unie, les Etats-Unis cherchent à mettre sur pied sous leur tutelle les "Etats unis d'Europe". Dès maintenant, la Hongrie fait elle aussi partie de leur périphérie. Les Etats-Unis ne sont pas simplement les initiateurs de cette politique, ils dictent également la "mode", ils montrent les orientations de l'industrie de guerre, ils indiquent les firmes qui, grâce aux nouvelles commandes, réalisent des profits extraordinaires, contribuant ainsi à l'essor économique de certains secteurs de l'industrie de l'armement en Europe même (alors que la guerre représente également une énorme affaire médiatique). |
| A partir de maintenant, toutes les autres minorités nationales de la région doivent craindre pour leur vie : à qui peut-on s'en prendre pour se venger de ses griefs qu'aux ethnies vivant dans le voisinage ? Nous en sommes donc arrivés à cette situation bien connue qui permet aux grandes puissances d'instaurer – selon les bonnes coutumes historiques – leur propre paix. |
| Une "mauvaise paix" vaut mieux que la "bonne guerre" actuelle |
| En somme, il ne s'est produit aucune faute de calcul militaire ou politique. On avait besoin de cette guerre à de nombreux points de vue. Pourquoi l'OTAN a-t-il donc pris sciemment sur elle cette nouvelle escalade de la violence ? En partie, parce qu'il était évident que la Serbie n'accepterait pas sa propre "mutilation". Le "diktat de paix" remis à Milosevic comprenait la perspective d'une annexion immédiate du Kosovo, et cela, aucun homme politique serbe n'était prêt à le signer. Le crime majeur, c'est d'avoir joué la carte ethnique que les grandes puissances, y compris la Russie, lui avaient donnée en mains. Parallèlement, le nationalisme d'Etat de Milosevic – qui diffère dans sa nature du chauvinisme ethnique de l'extrême droite – se fonde sur l'intégrité de l'Etat yougoslave. C'est au nom de celui-ci qu'il entend s'opposer à une présence militaire internationale, à la "trianonisation" de la Serbie au Kosovo. Ces problèmes complexes se sont liés au lourd héritage historique, plusieurs fois séculaire, des "épurations ethniques". Au début encore des années 70, près de 30 % de la population du Kosovo était de nationalité serbe, pour passer en 1989 à 10 % seulement. La direction serbe et d'importants groupes de la société se sont mis à venger leurs propres griefs minoritaires sur les minorités ethniques vivant dans le cadre de la Serbie. Ce processus s'est renforcé dans le corps de la guerre actuelle, dans les activités avant tout des organisations paramilitaires d'extrême droite. |
| (...) Au cours de cette guerre, les Etats-Unis et l'OTAN ont pu croire que la tolérance politique de la Russie était pratiquement infinie. Mais, en réalité, il en est autrement : l'histoire n'est pas un processus à caractère téléologique, ses aboutissements incalculables ne sont que très rarement prévisibles. Quelque incroyable que soit la concentration des forces déployées par l'OTAN contre la Serbie, il est plus qu'improbable qu'avec cette guerre, y compris l'apparition des forces de terre, il leur soit possible d'achever la grande aventure entreprise voici près de dix ans : le partage de la Yougoslavie. L'idée selon laquelle les dirigeants russes peuvent être "achetés" et neutralisés par les organisations financières internationales et leur aide alimentaire – cette idée est absolument trompeuse. (...) Les intérêts balkaniques de la Russie ne sont pas les intérêts personnels de tel ou tel homme politique. Les spécialistes qui calculent avec la faiblesse de la Russie et argumentent en faveur de l'escalade de la guerre, oublient qu'il existe du côté russe de nombreuses possibilités d'intervenir dans cette guerre. De plus, avec l'expansion de l'OTAN vers l'Est, loin d'accepter les valeurs occidentales, ce sont les tendances hostiles à l'Occident, propres à cette situation d'isolement, qui se sont renforcées au sein de l'élite, et parmi les couches plus larges de la société russe. Et bien que la Russie ne soit pas aujourd'hui en état d'engager une guerre sérieuse pour la défense de ses "frères slaves", il est fort peu probable qu'elle laissera sans réponse ces atteintes dans les Balkans. Il n'est pas aisé de prédire le moment et le lieu du contrecoup, mais de nouvelles guerres locales sont faciles à entrevoir en de nombreux endroits. |
| La guerre actuelle est prototype. Après ces événements, qui donc aurait le droit d'affirmer qu'une guerre destinée à aplanir des conflits ethniques serait injustifiée ? La grande puissance russe meurtrie se verra contrainte de prendre des mesures pour s'opposer à l'expansion de l'OTAN. Du point de vue des petits pays de la semi-périphérie, une chose est certaine : ils en seront les perdants. |
| Cette guerre que les élites hongroises au pouvoir soutiennent pour ainsi dire sans critique aucune, conformément à leur servilisme séculaire, constitue en fait une expérimentation sur des vivants : ils font l'essai in vivo de la technique militaire la plus récente, sans qu'il en résulte le moindre profit pour la région, ni pour la population hongroise. Les Balkans ont déjà été le point de départ d'une guerre mondiale. Il conviendrait de le savoir dans un pays comme la Hongrie. Les dirigeants, les idéologues des élites au pouvoir aimaient déclarer fièrement que – contrairement au Traité de Varsovie – l'OTAN était une organisation libre, où les Etats membres n'étaient pas tenus de participer à des guerres. Pas un homme politique n'a été capable à ce jour d'expliquer à la société hongroise pourquoi nous sommes-nous retrouvés en guerre avec notre voisin du sud qui ne nous a jamais attaqués, et où vivent plusieurs centaines de milliers de Hongrois. Notre gouvernement a échoué à cet examen. Cette guerre ne suscite aucune résonance positive dans les larges couches de la société. Les populations de cette région centrale et orientale de l'Europe en ont depuis longtemps assez des "vérités historiques" dont on les nourrit, elles pensent partout – tout comme l'auteur de ces lignes – qu'une "mauvaise paix" vaut mieux que la "bonne guerre" actuelle. |
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* Historien. Cet article est paru dans Nepszabadsag du 26 avril 1999. Nous en publions ici de très larges extraits. |