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Ecole Par Yvon Quiniou* |
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| La polémique que livre Claude Allègre contre ceux qui s'opposent à son projet d'école est largement biaisée. En les faisant apparaître comme des adversaires de toute rénovation pédagogique, il occulte l'enjeu essentiel : ce n'est pas seulement par des réformes pédagogiques, surtout si elles se font à coûts constants, que l'on résoudra substantiellement la question de l'échec scolaire comme celle, parallèle, de la montée de la violence à l'école. |
| On le sait pourtant depuis longtemps, grâce aux travaux des sciences sociales et, spécialement, les Héritiers de Bourdieu et Passeron : l'accès à la culture dans une société marquée par les inégalités de classes est lui-même inégalitaire. Non seulement pour des raisons strictement économiques qui empêchent souvent la possession ou l'usage des biens culturels, mais, plus profondément, du fait des multiples différences qui affectent le milieu socioculturel dans lequel l'enfant baigne depuis son plus jeune âge : richesse ou pauvreté du milieu linguistique, attitude des parents vis à vis du savoir, aspirations pour leurs enfants, capacité d'aide à leur égard, etc. A quoi s'ajoutent des variables proprement psychologiques, mais qui ne sont pas indépendantes des conditions sociales et qui font que la pression éducative n'est pas la même et ne prépare donc pas de la même manière l'élève à respecter les règles du comportement civique : la misère sociale engendre une misère psychique, voire un déficit éthique que la violence scolaire ne fait que traduire. C'est dire que les difficultés que rencontre un enseignement désormais de masse ne tiennent ni à d'éventuelles inégalités naturelles sur lesquelles la biologie est actuellement muette ni à de supposées différences de personnalités réparties au hasard et auxquelles on somme la pédagogie de s'adapter : elles ont leur source dans la société et l'échec constaté dans l'école (et dont il faudrait faire d'ailleurs un bilan exact) n'est pas un échec de celle-ci. |
| Or ce déterminisme sociologique est lourd, même s'il n'est pas fatal. Le drame est que la démarche pédagogiste demande aux seuls enseignants d'y parer, comme s'il était facilement réversible, en leur demandant d'être des éducateurs ou des soutiens pour les élèves et en oubliant qu'ils sont d'abord là pour instruire ; elle ressuscite ainsi le mythe d'une école libératrice, capable d'annuler les effets discriminants de l'inégalité sociale. Cette position peut séduire par sa générosité apparente ; elle est en réalité dangereuse et mystificatrice. |
| Dangereuse puisque, sous le prétexte de s'adapter à la nouvelle population scolaire, on revoit à la baisse les exigences de l'école : l'idée qu'il faille maintenir un enseignement de qualité pour tous est scandaleusement jugée irréaliste. C'est ainsi que l'on remplace l'indispensable démocratisation de l'enseignement par sa triste massification : on multiplie les présences, non les compétences ! Et l'on tend à former une citoyenneté à plusieurs vitesses puisque l'on refuse à fournir à une partie des élèves une maîtrise forte, parce que fortement éclairée par l'intelligence, de leur engagement social. |
| Mais mystificatrice aussi. On oblige les enseignants à assumer une tâche impossible : celle d'être les thérapeutes des maux que la société secrète et qui sont sous la responsabilité directe des politiques. Le contraste est alors spectaculaire entre l'emphase avec laquelle on définit les objectifs de l'école et la modestie ou la discrétion avec lesquelles on parle de la transformation sociale, pourtant nécessaire si on veut les voir réalisés. Le pédagogisme est donc le strict corrélât d'une politique globale qui paraît avoir renoncé à s'en prendre aux inégalités constitutives du capitalisme : il la fait oublier, voire la pare, via l'école, d'une ambition égalitaire qu'en réalité elle n'a pas puisqu'elle ne s'en donne pas les moyens socio-économiques. C'est pourquoi – et sans renoncer évidemment à agir pédagogiquement dans les limites de ce que l'on peut réellement faire – il faut toujours rappeler cette vérité théorique : les problèmes pédagogiques sont, pour une large part, de faux problèmes pédagogiques et de vrais problèmes sociaux. Elle a le mérite insigne d'indiquer le seul terrain où ils pourront être résolus en profondeur : celui d'une politique qui s'en prend aux racines sociales de l'échec scolaire. |
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* Philosophe. |