|
Arts du temps Par François Mathieu |
|
|
| L'éducation sentimentale et politique |
| J'appartiens à une longue lignée de paysans. Et de femmes de paysans. Sur les sacs de maïs pour le bétail, on peut voir l'image d'une femme qui représente exactement les agricultrices telles que je les ai toujours vues – les yeux baissés." La femme de l'allégorie est courbée comme toutes les femmes des campagnes allemandes des années trente. On ne voit pas ce qu'elle fait, mais Eva la devine qui travaille aux champs ou raccommode, cuisine ou soigne ses enfants. Comme elle qui pourtant parfois se redresse pour regarder le temps qu'il va faire ou, de 1936 à 1938, face au nazisme qui impose de plus en plus sa dictature dans les campagnes, se tiendra de plus en plus droite. |
| Eva vit, avec Hans, son mari, à la tête d'une petite exploitation agricole quelque part à la lisière de la Forêt Noire, non loin de la Suisse. Hans mobilisé, Eva va porter ses efforts sur le potager et surtout sur la basse-cour, cela pouvant devenir leur source de revenus extérieurs. Sage calcul d'économie domestique : en des temps de pénurie, les oeufs se vendront bien. Sans compter que ce type d'économie entre opportunément dans le cadre imposé de l'économie nazie. Hans et Eva ont deux enfants qu'Eva va voir s'éloigner de plus en plus d'elle, tous deux, un garçon et une fille, embrigadés dans la Jeunesse hitlérienne et sa branche féminine. Destin somme toute normal dans une Allemagne où toute autre pensée que hitlérienne, ne fût-elle qu'issue du simple bon sens, est combattue jusqu'à l'éradication. Or Eva a, malgré elle, un secret. Quelques jours avant le départ de son mari, elle a découvert un jeune homme caché dans son poulailler. Dans l'ambiance hystérique d'une époque pervertie qui gagne les campagnes les plus profondes, elle aurait pu succomber et courir encaisser la récompense promise par les autorités à qui retrouverait celui qui s'était "enfui du camp de Mauernich il y [avait] près d'un mois" et qui pouvait être "encore dans le coin". Elle ne l'a pas fait. |
| Bien lui en a pris, pourrait-on dire, tant elle a pu de ces deux années apprendre d'amour et de résistance.L'Américaine Linda D. Cirino, qui dédie ce premier roman à ses grands- parents juifs nés au nord de Varsovie, dans une région russe ou polonaise au gré de l'histoire, émigrés vers les Etats-Unis quelques années avant qu'il ne soit trop tard, a écrit là un pur roman de formation (dont les modèles restent les Années d'apprentissage de Wilhelm Meister, de Goethe ou, plus près de nous, le Peter Camenzind de Hermann Hesse), le roman d'une double éducation politique et sentimentale. Au contact de troublantes réalités quotidiennes, Eva sort du cercle restreint de sa pauvre exploitation agricole et, sur le marché, fait connaissance avec la bêtise bavarde de ses semblables et, à l'opposé, au couvent où elle porte ses oeufs, avec la générosité muette de soeurs qui refusent de "signer le serment de fidélité" au régime, décision qui leur sera fatale. Puis, sans autre pensée politique première que moutonnière, elle deviendra une de ces héroïnes du silence que jamais les Etats ne récompensent, capable de dire un jour : "Je pensais que la politique était une affaire lointaine mais je l'ai découverte... dans un poulailler." Et enfin, et surtout, la femme soumise qui, sous le poids de la tradition, se pensait "trop stupide" et se découvre capable de "saisir la vérité", celle de l'amour, celle des autres et, par dessus tout, celle de soi. |
|
Linda D. Cirino,
la Coquetière, traduit par Claude Bonnafont. Ed. Liana Levi, 204 p., 100 F |
|
|