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Le devenir du vaisseau terrestre Par Jean-Claude Oliva |
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Entretien avec Patrick Blandin Voir aussi Théorie : l'écologie loin de l'équilibre , Anniversaire : née un 24 juin |
| Patrick Blandin, écologue pur et dur, a commencé par compter les araignées dans la savane, avant d'en venir à une conception qui associe plus étroitement l'Homme à la Nature. Un itinéraire de chercheur mené en parallèle avec l'évolution générale de sa discipline. Des idées que l'on retrouve aussi dans la Grande Galerie de l'Evolution dont il est le directeur. |
| Pouvez-vous retracer les bouleversements considérables qu'a connus votre discipline, l'écologie, en lien avec votre itinéraire de scientifique ? |
| Patrick Blandin : Dans les années 50, l'écologie s'est développée autour du concept d'écosystème, unité de base de la nature, consacrant l'interaction entre les êtres vivants et le milieu inorganique (voir encadré). L'homme étant considéré comme un facteur extérieur. On prétendait qu'il valait mieux étudier des écosystèmes peu ou pas marqués par l'activité humaine pour comprendre les processus naturels en eux-mêmes, puis dans d'autres situations, voir comment l'activité humaine pouvait modifier les processus naturels. Cette conception a dominé jusqu'au milieu des années 70, notamment avec le Programme biologique international qui avait pour objectif l'étude des grands écosystèmes mondiaux, éventuellement dans un but appliqué. |
| A la fin des années 70, s'est imposée l'écologie du paysage qui considère, à l'échelle du territoire, des mosaïques d'écosystèmes dans lesquelles les activités humaines sont présentes. Mais la tendance persiste à prendre les systèmes écologiques tout seuls et à rajouter l'Homme comme "facteur de forçage". Cette science était en réalité peu ouverte aux pratiques interdisciplinaires avec les sciences de l'homme et des sociétés... |
| Dans les années 80, sous l'influence du CNRS, les programmes interdisciplinaires se sont multipliés avec le PIREN (programme interdisciplinaire de recherche en environnement). J'ai été pilote d'un des programmes du PIREN sur les forêts péri-urbaines : ce fut un échec ! On ne savait pas bien définir une problématique commune et, en plus, les institutions nous imposaient d'associer des équipes vraiment hétéroclites. J'avais des sociologues de l'INRA qui travaillaient dans la forêt d'Orléans, mon équipe d'origine étudiait l'impact du piétinement sur la faune du sol en forêt périurbaine, une juriste étudiait les délits en forêt de Fontainebleau, une autre équipe de l'INRA étudiait la dynamique de population du chevreuil dans une forêt protégée... Par ailleurs, j'étais engagé dans des enseignements sur l'aménagement des territoires et je sentais bien que l'écosystème n'était pas le bon concept. Nous avions des écosystèmes interdépendants et liés à l'activité humaine ; le nouveau terme "écocomplexe" exprime une réalité d'ensemble écologique en interaction où les hommes sont présents, des systèmes qui sont le résultat d'une histoire à la fois naturelle et humaine. Auparavant, la difficulté venait des échelles d'espace et de temps différentes, selon les disciplines. L'écologue pouvait se contenter de parcelles de quelques dizaines de mètres carrés pour étudier une population d'insectes. Mais une société humaine s'étend sur des territoires... On cherchait en vain l'objet commun. |
| Cette nouvelle conception de l'écologie vous a amené à poser un nouveau regard sur les conséquences des activités humaines. |
| P.B. : J'ai mené un autre projet de recherche concernant les petits bois du Gâtinais, des îlots forestiers en zone agricole. On pensait qu'il s'agissait de restes de grandes forêts : qu'est-ce qui se passe quand des écosystèmes de vaste étendue sont fragmentés ? Quelles conséquences pour la diversité ? Cette fois, on a construit ensemble notre démarche avec des historiens des forêts, des archéologues, des économistes, des géographes, des écologistes spécialisés. Comment l'histoire peut expliquer l'état présent de la biodiversité dans ces petits bois et que risque-t-il d'en advenir avec l'évolution de la politique agricole ? On pensait découvrir une grande pauvreté par rapport à des forêts d'un seul tenant. Il n'en a rien été. Dans un bois, il est vrai assez grand, sur une quarantaine d'hectares, on a trouvé plus de 250 espèces végétales différentes, des insectes qu'on croyait presque disparus d'Ile-de-France, tous les oiseaux auxquels on pouvait s'attendre. Et des bois bien plus petits ne sont plus si pauvres non plus. Un des facteurs déterminants de cette richesse, ce sont les pratiques humaines. Des propriétaires différents ne coupent pas leur parcelle de bois la même année, donc toutes les parcelles ne sont pas au même stade de repousse au sein d'un même petit bois. Se retrouvent ainsi des espèces de milieux ouverts comme les clairières, de milieux plus fermés ou provenant des champs avoisinants, ou associés aux lisières, ou encore des espèces amenées par les gens. Dans ces bois, la richesse biologique ne pouvait ainsi se comprendre que par les pratiques des sociétés locales. Les milieux dits naturels sont en fait bien souvent fort manipulés par les hommes. A une tout autre échelle, la structure de la forêt amazonienne n'est sans doute pas indépendante des Amérindiens, de leurs cultures en brûlis qui ont structuré l'espace au fil des siècles. Les espaces dits naturels résultent d'une combinaison de processus humains et spontanés dans des proportions évidemment très variables, et l'Homme peut rendre possible, sur un territoire, la présence d'une grande diversité d'espèces. Mais dans le cadre des espèces existantes. Il appauvrit ou enrichit des assemblages locaux. Au delà, l'Homme est-il facteur d'évolution ? C'est un sujet directement abordé par la Grande Galerie et pour lequel nous n'avons pas assez de recul. L'Homme modifie les milieux, les interactions entre espèces, nous en faisons le constat. Il transforme donc sans doute le jeu de la sélection naturelle. Va-t-il faire émerger de nouvelles entités adaptées à ces conditions nouvelles ? Il est trop tôt pour le dire. |
| Comment ces tendances de l'écologie se retrouvent dans la Grande Galerie ? |
| P.B. : Il faut partir d'un mot-clé : la biodiversité. Le parcours, dans la Grande Galerie, fait d'abord découvrir la diversité du monde vivant d'aujourd'hui, résultat de l'évolution, puis aide à comprendre comment le processus évolutif a généré cette diversité, enfin, pose la question du devenir de la nature sous l'influence grandissante de l'Homme. |
| Par biodiversité, on entend habituellement la richesse en espèces de la planète, ou celle d'un endroit particulier. Nous présentons donc la diversité des espèces dans la diversité des milieux. Nous avons composé une image synthétique de la variété des espèces assemblées dans différents types d'écosystèmes. Il faut donc distinguer la diversité écologique : des écosystèmes différents dans l'espace, d'un continent à l'autre par exemple. Et la diversité spécifique dans un écosystème donné avec un assemblage particulier d'espèces qui y cohabitent. |
| Deuxième partie de l'exposition, cette diversité est le résultat d'une histoire. On fait apparaître un paradoxe fondamental de la vie qui va nourrir la réflexion sur la conservation. A partir d'une origine unique, la vie ne cesse de changer, et en même temps, elle est extraordinairement conservatrice. Un être vivant, par définition, est capable de se reproduire à l'identique. Ainsi, nous avons dans notre patrimoine génétique des gènes fondamentaux, issus de la nuit des temps, qui commandent le plan de développement du corps de chaque animal. Ces gènes sont presque les mêmes entre une mouche et une souris ! Mais, sans capacité à changer, les êtres vivants auraient disparu. La vie se conserve grâce aux changements, en se diversifiant sans cesse ! |
| Troisième partie, le devenir de la biodiversité avec l'Homme. On change complètement d'échelle de temps. La vie, en quelques milliards d'années, a changé la planète. Issu de la nature, récemment, l'Homme transforme profondément le monde vivant depuis seulement quelques millénaires. Nous prenons conscience que notre propre dynamique modifie toute la dynamique de la vie, donc de la planète. D'où tous les questionnements. Faut-il "piloter" autrement le vaisseau terrestre ? Faut-il laisser faire ? Où va-t-on ? |
| Que faut-il conserver ? Cette interrogation prend une acuité particulière quand on est directeur de la Grande Galerie de l'Evolution. |
| P.B. : Cette question se pose à l'échelle de la planète comme à celle de... la forêt de Fontainebleau ! Dans la nature, depuis longtemps, se produisent des transferts d'espèces entre différentes régions du globe avec des brassages de flores et de faunes, des disparitions d'espèces tout à fait spontanées. L'Homme fait aussi des transferts d'espèces, volontairement ou non, en se déplaçant sur la planète. Est-il légitime qu'un forestier plante du cèdre de l'Atlas ou du Chêne d'Amérique en forêt de Fontainebleau ? D'une façon comptable, il enrichit la diversité, mais peut-être perturbe-t-il l'état logique de la composition de la forêt. Mais quel est l'état logique ? |
| Autre exemple, le pin sylvestre planté à Fontainebleau par les forestiers au siècle dernier s'est répandu, gâchant le paysage, modifiant les sols... Mais voilà, les études de pollen dans les sols montrent que le pin sylvestre existait là il y a... 4 500 ans ! Il a disparu entre temps sans que l'on sache pourquoi ! Alors quel est l'état de référence ? 4 500 ans, le Moyen Age ou le siècle dernier ? Nul ne peut le dire. Aussi, il faut changer de logique : la science ne dira jamais quelle est la bonne biodiversité pour tel endroit. On peut certes expliquer ce qui est plus ou moins logique pour telle ou telle raison, par référence aux données de la biogéographie et de l'écologie. Mais quelle biodiversité se donne pour objectif la société concernée par cet espace-là ? On quitte l'état de référence à un passé toujours supposé meilleur, pour définir ce qu'on veut pour le futur. |
| Autre exemple amusant, les taxidermistes du Muséum national d'Histoire naturelle ont restauré deux aurochs, une espèce sauvage à l'origine de notre vache, qui a disparu. Mais on en refabrique à présent, en ayant recroisé des races bovines pour rebâtir l'espèce primitive. Nous fabriquons du "sauvage" ! Cela rejoint la démarche du paysagiste Gilles Clément qui, dans le jardin du parc André-Citroën, a créé une zone appelée "le jardin en mouvement" qui est une friche, laissée à sa propre dynamique : c'est aussi de la nature sauvage fabriquée. |
| Quelle est votre vision du devenir de la biodiversité ? |
| P.B. : C'est une question de société en débat, qui ne peut être dissociée d'une réflexion sur l'avenir de l'Homme. L'exposition de la Grande Galerie s'achève sur la question : comment continuer une co-évolution intelligente des hommes et de la Nature ? On peut souhaiter tout conserver, pour des raisons utilitaires, esthétiques, etc. Tout est légitime à condition d'en débattre et de le décider. |
| On ne peut considérer qu'une forêt n'appartient qu'à son propriétaire : elle est dans le paysage, des processus écologiques la relient à d'autres écosystèmes, des espèces en sortent et y entrent, des gens l'utilisent pour la cueillette ou la promenade. Il ne peut y avoir d'appropriation individuelle à 100 %. On ne peut donc déterminer l'avenir d'un lieu sans débat démocratique. De la même façon, à un niveau plus global, un Etat est-il plus propriétaire qu'un autre de la biodiversité naturelle présente sur son territoire ? Difficile question, mais dont on ne peut attendre qu'il y soit répondu pour affirmer que chaque Etat est responsable de cette biodiversité aux yeux de toute la collectivité humaine, d'aujourd'hui et de demain. Mais alors, comment prendre en compte les besoins inconnus des générations futures ? C'est toute la question du développement durable. Les générations futures vont-elles nous reprocher d'avoir perdu un élément de biodiversité dont elles auront besoin pour un usage que l'on imagine pas aujourd'hui ? Comment ne pas figer la planète et conserver le maximum de possibilités d'évolution ? Nous avons le paradoxe de la vie entre les mains. Quel défi ! |
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Théorie : l'écologie loin de l'équilibre Par Jean-Claude Oliva
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L'écosystème est un système fonctionnel, l'unité de base de la nature à la surface de la Terre, selon le botaniste anglais A.G. Tansley qui a proposé ce terme en 1935 pour souligner la totale interdépendance des êtres vivants et du milieu inorganique. Aucun écosystème ne peut être appréhendé en totalité ou disséqué comme un animal ou une plante. En écologie, la quantification s'effectue sur la base d'un échantillonnage. La recherche construit des modèles prédictifs et transposables au prix de bien des approximations.
De la remarque fondamentale, "pourtant tous les phénomènes relatifs au monde vivant s'inscrivent dans une histoire qui ne se répète pas", émergent des interrogations renouvelées : "peut-il y avoir une science du local et du transitoire ? (...) peut-il y avoir une science des faits uniques, uniques dans l'espace, uniques dans le temps ?" D'autant qu'en intégrant les conséquences des activités humaines dans
la notion d'écocomplexe, "toute situation devient provisoire et l'équilibre un cas particulier". Chaque système suit une trajectoire particulière dans l'espace et dans le temps. Les lois, les standards de régularité s'avèrent peu satisfaisants. L'écocomplexe se situe au coeur d'une science des processus qui ne peut plus se définir par des moyennes, des écarts-types, etc. Il devient plus intéressant de comprendre l'unicité d'une situation que ce qu'elle a en commun avec d'autres. Une conception développée notamment par Patrick Blandin dans l'ouvrage collectif Entre Nature et Société, les passeurs de frontières (éditions du CNRS, 1992). |
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Anniversaire : née un 24 juin Par Jean-Claude Oliva
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La Grande Galerie de l'Evolution fête ses cinq ans. A cette occasion, les enfants nés le 24 juin 1994 sont invités à un goûter gratuit. Il leur sera remis une carte de gratuité à vie en cadeau d'anniversaire ! (le nombre de places est limité à 100 ; s'inscrire au téléphone
01 40 79 36 00) Tous les enfants nés en 1994 auront droit eux aussi à la gratuité jusqu'au 31 décembre 1999. Pour les plus grands, trois jours d'entrée gratuite sont prévus les 19, 20 et 21/06.
Indéniable réussite, la Grande Galerie présente une remarquable exposition permanente et des expositions temporaires. On se souvient de "il y a deux cents ans, les savants en Egypte". La prochaine exposition, prévue à partir du 6 octobre, s'intitule "pas si bêtes, mille cerveaux, mille mondes". La Grande Galerie est également le foyer moins connu de nombreuses actions pédagogiques et de vulgarisation scientifique. L'auditorium propose conférences, débats, ou projections de films. Des espaces sont aménagés pour accueillir des groupes scolaires dès la maternelle (et dès trois ans à la rentrée prochaine). Un DEA de muséologie forme aussi une quinzaine d'étudiants chaque année. Des formations sont également prévues pour les enseignants. Enfin un atelier de taxidermie assure la préparation, l'entretien et la restauration des spécimens présentés dans la Galerie. |