Regards Juin 1999 - Les Idées

Rencontres philosophiques
Guy Besse, sens commun et raison publique

Par Jean-Paul Jouary


Le 8 avril, dans les locaux d'Espaces Marx, Guy Besse, auteur, notamment, de Rousseau, l'apprentissage de l'humanité, en 1987, était le conférencier invité des "rencontres philosophiques", à l'occasion de la parution, aux éditions l'Harmattan, des Chemins de la Raison, ouvrage collectif auquel il a participé. Il avait choisi d'actualiser le thème du rapport entre "sens commun" et "raison publique", cher aux classiques des Lumières, pour ouvrir le débat...

 

Ce que l'on appelle le "sens commun", commençait par rappeler Guy Besse, peut fort bien errer dans l'erreur, comme ce fut le cas face aux thèses de Galilée établissant l'héliocentrisme. Et de raconter une bataille d'idées à laquelle il avait participé en 1947, contre l'idée commune que toute augmentation des salaires entraîne une augmentation des prix. Ce que le sens commun excluait du problème, c'était le troisième terme du triptyque "salaires-prix-profits". C'est que le mouvement du capital ne peut se reproduire sans régénérer les illusions sur ce qu'il est. "Parce que le sens commun se pense comme le “bien connu”, il a besoin d'être connu", ajoute le philosophe, qui définit le "sens commun" comme un "ensemble de pré-notions propres à un peuple". "Il est déjà là, hors de moi et en moi, sans qu'on ait besoin de le réfléchir. Il pense pour moi, il se construit tous les jours. Il n'est ni irréaison, ni infra-raison ; il est raison."

Et Guy Besse de citer Voltaire : "Le sens commun est raison jusqu'à ce que le préjugé l'empêche d'être davantage", puis Gramsci : "Le devoir révolutionnaire est de travailler à un nouveau sens commun." En ce sens, le "sens commun" ne se confond pas avec le "bon sens" de Descartes, que celui-ci définissait comme "faculté de discerner le vrai du faux".

Le sens commun n'est ainsi nullement à concevoir "à sens unique", mais comme un enjeu d'affrontements qui réactualise sans cesse l'appel de Diderot à "rendre populaire la philosophie". Non que, pour Guy Besse, les peuples aient vocation à répéter les philosophes : il raconte comment pendant la révolution de 1789, les femmes des Halles et du faubourg Saint-Antoine surent "manifester la raison publique". La revendication immédiate étant que le pouvoir d'Etat de Versailles vienne aux Tuileries sous le contrôle du peuple, femmes comprises, on découvrit que, sous le panneau "le public n'entre pas", une main avait ajouté malicieusement : "Si, quelquefois !"

Et de lier cette "raison publique", objet d'une bataille, à l'idée rousseauiste de la première version du Contrat social, que la raison du peuple souverain recouvre à la fois la loi, et ce qui est construit quotidiennement par un peuple citoyen. Ainsi, la nation construite par cette révolution dessina un drapeau que Guy Besse fut ému de voir balader par une foule de jeunes, et sans chauvinisme, au terme du "mondial" de l'été dernier.

Guy Besse décrit comment le sens commun renvoie à un problème de langage. La Révolution française fut aussi une bataille autour des mots, et ses lendemains virent une attaque frontale contre les mots inventés par cette révolution. Il y eut aussi un dévoiement de certains de ses mots, une "subornation linguistique" subtile, pour intégrer dans l'ancien le nouveau sens commun. Même bataille après la Commune de Paris, entre des offensives patronales pour un "retour au sens commun", et ceux qui agissait pour "un nouveau sens commun". Au point qu'alors on entreprit de re-former les instituteurs et institutrices pour empêcher que cela se reproduise.

Guy Besse repère de tels affrontements au coeur du mouvement populaire de décembre 1995, tels que Paul Ricoeur par exemple les a décryptés, et regrette que les travaux marxistes contemporains soient absents de l'analyse de la "sagesse populaire".

C'est que, conclut-il, si le concept d'"aliénation" est compris comme l'absolu d'un être, alors "l'idée même d'une révolte devient inintelligible". Mais "on ne peut chosifier l'être humain au point que son humanité soit effacée". C'est pourquoi Guy Besse fonde ses raisons d'espérer dans ce constat, qu'"on ne peut plus gouverner comme avant".

On ne tentera pas de résumer la discussion qui suivit : partant de questions sur Condillac au XVIIIe siècle, elle se poursuivit sur les différentes formes de pénétration du christianisme aux Amériques, une réflexion sur le statut des apparences, la façon qu'a le mouvement des sciences de transformer les concepts, la diversité des réactions à la guerre en Yougoslavie, l'impact des médias modernes sur le "sens commun", la genèse de ce que l'on appelle de "bon sens" dans l'histoire de l'espèce homo sapiens sapiens... La question est si vaste : il ne s'agissait pour Guy Besse que d'inviter à une réflexion nouvelle sur les enjeux du "sens commun".

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