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Lecture Par Jean-Claude Oliva |
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| La situation de l'individu est devenue intenable. Il doit être à la fois autonome et faire ce qu'on attend de lui. Jean-Pierre Le Goff dénonce cette douce barbarie. Pour refuser cette autonomie individuelle factice, faut-il retourner au modèle ancien et autoritaire ? Sinon comment sortir de cette douce impasse ? |
| Depuis bientôt vingt ans, l'heure est à la “modernisation” (...) une frénésie de changement semble s'être emparée de la société toute entière" (p. 5). Jean-Pierre Le Goff croque avec talent le train fou de l'actualité, des médias, mais aussi de l'école, de l'entreprise, bref de la société. Et d'épingler les lieux communs : du "sens" des réformes aux "acteurs du changement", en passant par "l'autonomie", la "transparence", la "convivialité". Bien sûr, comme il arrive souvent à ce jeu, tel est pris qui croyait prendre : s'indignant (p 41) du qualificatif "mal latéralisé" pour un enfant, l'auteur emploie trois lignes plus bas l'expression "familles déstructurées" (sic), qui, pour être plus courante, n'en est pas moins stigmatisante. La critique n'est pas un art si aisé... Mais on ne jettera pas ici la pierre sur une critique le plus souvent pertinente. |
| Partir des capacités de nos contemporains constituerait une piste féconde... |
| La réalité devient vite incompréhensible". Jean-Pierre Le Goff nomme cet actuel état des choses "la barbarie douce". Il en démonte les mécanismes à l'entreprise, à l'école, et en recherche les causes du côté de "l'héritage impossible" de Mai-68 (titre d'un ouvrage qu'il a publié en 1998). "Dans leur vie personnelle et professionnelle, les individus se trouvent constamment incités à faire preuve d'“autonomie” et de “responsabilité”, ils doivent être “motivés”, “réactifs” et “participatifs”" (p. 8). Certes, l'injonction à l'autonomie et à la participation est souvent mal venue. Surtout quand elle s'adresse à des gens qui cumulent les difficultés sociales et matérielles. D'accord avec Jean-Pierre Le Goff pour dénoncer les discours qui "tournent à vide" sur l'autonomie, à condition de ne pas sous-estimer les acquis des individus, leurs vécus, les trésors d'initiative qu'ils déploient pour survivre dans la société actuelle. C'est la richesse des individus qui rend ridicules les leçons d'autonomie que certains prétendent parfois leur infliger. Le dernier film de Bertrand Tavernier Ça commence aujourd'hui montre les deux attitudes. Partir des capacités de nos contemporains constituerait une piste féconde. |
| Jean-Pierre Le Goff appuie sa démonstration sur l'école et sur l'entreprise (terrain qu'il a déjà exploré avec le Mythe de l'entreprise, critique de l'idéologie managériale, 1992, et les Illusions du management, pour le retour du bon sens, 1996). A l'entreprise (pp. 21-23), le salarié est placé devant une situation paradoxale, "profondément déstabilisatrice" ; il est sommé d'être autonome en même temps qu'il doit se conformer à des normes strictes de performance ; au modèle autoritaire et paternaliste ancien, tend à se substituer un management libéral qui prétend rendre les individus autonomes et responsables. Le sociologue Alain Ehrenberg soulignait dans nos colonnes (Regards N° 44) qu'il s'agit "non d'une absence de normes mais d'un changement normatif généralisé", l'autonomie devenant en quelque sorte la nouvelle règle sociale. A l'école, Jean-Pierre Le Goff dénonce "la mise en place d'outils d'évaluation des compétences" (p. 37) qui commence dès la maternelle avec le livret d'évaluation. Une situation analysée par Maternelles sous contrôle d'Annick Sauvage et Odile Sauvage-Déprez (voir Regards N° 43). Mais l'école organisée autour d'une sélection de plus en plus précoce, ce n'est pas vraiment nouveau : n'est-ce pas justement, n'en déplaise à Jean-Pierre Le Goff, ce qui était déjà contesté en mai 68 ? Comme il le reconnaît d'ailleurs (p. 76) : pour la Commune étudiante de Mai-68, "l'école peut être ainsi analysée comme système de reproduction des inégalités sociales. Examens et concours sont considérés comme de purs mécanismes de sélection et d'élimination des enfants de couches populaires". |
| Sur le culte de l'autonomie à l'école, Jean-Pierre Le Goff n'est guère convaincant. Le contrat (p. 39) qui stipule (point 3) : "exécuter en même temps que tout le monde les consignes de travail données par les deux maîtresses" n'est pas un exemple très probant d'autonomie ! Quand il parle de "pression insidieuse" (p40), il n'y a pas de quoi fouetter un chat si l'on a en tête que l'autonomie est la nouvelle norme sociale qui s'impose à tous et si l'on se souvient aussi du modèle autoritaire qui a explosé en 68. C'est ici d'ailleurs que réside la douce ambiguïté de Jean-Pierre Le Goff. Comment sortir de la contradiction de cette autonomie obligatoire et proclamée ? En revenant sur l'autonomie ? Cela signifierait le retour à l'ordre ancien qu'il ne souhaite sans doute pas. Avec l'exemple du centre de vacances jugé trop libéral (pp. 45-46), on nage pourtant en pleine ambiguïté. La formule "respecter le choix des enfants" conduirait à "la négation du rapport inégalitaire entre adultes et enfants". Diable ! L'ordre établi serait menacé. Il existe pourtant une culture de débat à l'intérieur même de nombreuses familles, où l'on demande leur avis aux enfants, où l'on en tient compte sans pour autant confondre adultes et enfants. |
| Concernant la crise actuelle de l'école, il n'est pas si sûr que "l'écoute, les lieux de parole et d'échanges n'y pourront rien changer". Ce qui domine encore, c'est le savoir déversé par les uns, ingurgité par les autres, un rapport enseignant/enseigné trop souvent à sens unique. La dignité, le respect sont des demandes fortes de la part de nombreux jeunes, au coeur des mouvements de contestation de ces dernières années, qu'on songe à celui de la Seine-Saint-Denis. La grille de lecture idéologique de l'ouvrage gomme les réalités de la crise de l'école, celle par exemple d'un absentéisme massif au lycée qui impose à l'évidence une profonde remise en question de l'éducation actuelle ; mais peut-on faire ce constat sans être soupçonné de sacrifier au culte moderniste ? Les capacités des individus – adultes ou enfants – passent aussi par pertes et profits. |
| C'est sans doute de ce côté-ci encore une fois qu'il faudrait chercher l'issue. Mais non, "antérieurement (quel joli mot pour dire la nostalgie !), les rapports pouvaient être durs, parfois injustes, mais les “règles du jeu” paraissaient claires" (p. 51). Alors que reste-t-il ? Si on ne dépasse pas la contradiction de l'autonomie imposée par une autonomie non imposée, demain on punit ? "Peut-on pour autant rendre caduque toute approche punitive ?" (p. 80). On est là au fond de l'impasse douce. Pousser plus loin une véritable autonomie, processus d'émancipation des individus ? Sans doute cela fait partie de l'héritage impossible de Mai-68, du fantôme de la Commune étudiante que pourfend sans pitié Jean-Pierre Le Goff. "Au modèle institutionnel hiérarchique se substitue celui d'une collectivité horizontale organisée en réseau et ouverte sur l'environnement" (p. 79). Cette idéologie, conjuguée au libéralisme économique de plus en plus dominant, serait selon l'auteur à l'origine de tous nos maux. Il est permis d'en douter. |
| Si l'émancipation de l'individu – "l'idéal qui nous faisait combattre et qui nous pousse encore à nous battre aujourd'hui", pour paraphraser Jean Ferrat – a perdu en route la finalité transformatrice qu'elle avait au départ, est-ce une raison pour l'abandonner ? Ne faut-il pas plutôt repenser une perspective transformatrice qui ne repousse pas l'émancipation de l'individu au-delà de l'horizon ? |
| Faute de sortir de la douce impasse – autonomie imposée/négation de l'autonomie –, Jean-Pierre Le Goff nous ramène vers des rivages anciens : à l'école, "l'apprentissage et l'arrêt de la scolarité au niveau du CAP" pour ne pas sombrer dans "la démagogie égalitariste" (p.120) ; dans la société, "la citoyenneté exige de défendre le rôle des institutions face au modernisme qui les lamine de l'intérieur" (p. 115). J'en parle à mon préfet ! Sérieusement, cela ne fait pas le compte pour sortir de la crise.Est-il si sûr d'abord que le libéralisme s'accommode mal volontiers d'un retour à l'ordre ? |
| Une perspective transformatrice qui ne repousse pas l'émancipation de l'individu au-delà de l'horizon... |
| Un mot aussi sur l'égalité. Universitaire, se présentant comme conseiller des dirigeants d'entreprises, Romain Jacoud s'intéresse au golf et vient de commettre l'Impolitiquement correct une prétentieuse dissertation qui ne mériterait pas qu'on s'y arrête... sauf que la violence et le simplisme de ses arguments peuvent nous rappeler des évidences qui visiblement n'en sont plus pour tout le monde. "L'égalité ? A quoi peut donc bien servir l'égalité ? (...) Au fait, un monde pourrait-il survivre où régnerait cette égalité ? (...) Comment pourrions-nous justifier l'existence d'une hiérarchie, de celle qui structure, par exemple, notre monde le plus quotidien ?" Touché. Du côté des défenseurs des nantis, on perçoit nettement l'opposition entre égalité et hiérarchie. Une leçon à retenir pour les autres. |
| Alain Bihr et Roland Pfefferkorn, eux ne l'ont pas oublié. Leur démarche, assurément plus féconde, consiste à se frotter aux inégalités et aux hiérarchies sociales. Misère de la statistique : "Les études sur les pauvres et sur la pauvreté pourraient remplir une bibliothèque entière, tandis que celles sur les riches et la richesse se comptent sur les doigts d'une seule main." Leur ouvrage contribue à nous enrichir. |
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Jean-Pierre Le Goff,
la Barbarie douce, la modernisation aveugle des entreprises et de l'école, La Découverte, 130p, 42F. |
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Romain Jacoud,
l'Impolitiquement correct, L'Harmattan, 210p. |
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Alain Bihr et Roland Pfefferkorn,
Déchiffrer les inégalités, 422p, 130 F. |
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