Regards Juin 1999 - Face à face

Face à face
Parler-vrai sur les enjeux européens

Par Françoise Amossé


Débat entre Martin Schultz* et Francis Wurtz**

En Allemagne, Martin Schultz (SPD). En France, Francis Wurtz (PCF). Tous deux sont à nouveau candidats aux élections européennes du 13 juin. Ils se connaissent de longue date et confrontent souvent leurs points de vue. Ils ont bousculé leurs agendas pour répondre, séparément – emploi du temps de campagne oblige – aux questions de Regards. Si tous deux ont en tête la lutte contre le chômage dans une Europe qui doit conquérir son indépendance, de fortes divergences de points de vue les opposent sur le rôle de la Banque centrale ou sur l'organisation politique de l'Union.

 

Martin Schultz : “ L'Europe est un géant politique mais handicapé. Les mêmes gouvernants qui se disent prêts à l'intégration européenne dressent leur souveraineté nationale comme obstacle. ”

Francis Wurtz : “ L'Europe doit être une communauté de nations associées qui favorisent les coopérations de société à société, le croisement des cultures, les mobilisations citoyennes. ”

 

On ne peut pas ne pas parler de la guerre : l'Europe a-t-elle une réelle volonté d'indépendance en matière de politique étrangère, de défense ? On pourrait élargir la question à la politique économique, notamment vis-à-vis de l'Organisation mondiale du commerce...

Francis Wurtz : L'aspiration à s'émanciper de la tutelle des Etats-Unis s'est, à mon avis, sensiblement affirmée dans la dernière période parmi les citoyens d'un certain nombre de pays de l'Union. La mobilisation qu'avait suscitée la bataille pour l'exception culturelle était déjà un signe encourageant. Aujourd'hui, la teneur critique du débat sur la stratégie de l'OTAN en Yougoslavie et sur le positionnement de l'Europe dans cette guerre est un indicateur particulièrement probant de cette évolution en profondeur de secteurs importants de l'opinion publique. Dans les milieux dirigeants, les choses sont naturellement plus complexes, les rapports de force mondiaux s'y faisant sentir très directement. A ce niveau, l'éventail des positions est large. La France tantôt manifeste des velléités d'autonomie stratégique un peu illusoires à l'égard de Washington (exemple : les initiatives de Jacques Chirac pour que l'OTAN confie son commandement sud à un Européen), tantôt prend des initiatives réellement courageuses (retrait de l'AMI, initiatives au Moyen-Orient...). A l'autre pôle, la Grande-Bretagne reste, en règle générale, très alignée sur Washington. L'Allemagne me semble encore se chercher. L'ex-chancelier Kohl se vantait volontiers d'être l'allié le plus fidèle des Etats-Unis. Des changements significatifs dans ce domaine se font encore attendre. Globalement, le "curseur" me semble demeurer plus près de l'alignement que de l'indépendance.

Martin Schultz : Par principe, l'Europe a les moyens d'affirmer sa volonté d'indépendance. Les traités d'Amsterdam et de Maastricht prévoient une politique de sécurité commune et les Etats membres de l'Union européenne disposent de toute indépendance politique. Il y a cependant de plus en plus souvent débat d'un côté sur les objectifs de la politique européenne, de l'autre, sur ceux de la politique américaine. Mais à long terme, émergera clairement une volonté strictement européenne. Dans le conflit actuel du Kosovo, il faut établir une distinction. On ne peut pas dire que "l'Europe a rejoint l'Otan". Certains Etats de l'Union européenne, effectivement, sont en même temps membre de l'Otan et sont donc impliqués dans le conflit. Mais ce n'est pas vrai par exemple pour la Finlande ou l'Autriche. C'est la raison pour laquelle il faut établir une différence entre la politique de sécurité commune et ce qui se passe actuellement. Sur le plan économique, il existe bien une expression unique dans le cadre européen mais il est évident que les pays membres ne parlent pas d'une même voix au sein de l'Organisation mondiale du commerce. Les intérêts propres de chaque pays continuent d'y être défendus en eux-mêmes. Nous touchons là une des questions les plus cruciales de l'Union européenne.

 

D'aucuns, en France, parlant de l'Europe, ne l'ont-ils pas taxée de "nain politique" ?

Francis Wurtz : A partir du moment où on fait le choix de la construction européenne, on ne peut que regretter l'actuel déficit "d'Europe politique". Il n'est pas sans lien avec ce que je viens d'évoquer : la difficulté des milieux dirigeants européens à nourrir une grande ambition commune, à la fois dégagée des options stratégiques de la superpuissance américaine et fondée sur des valeurs alternatives aux dogmes libéraux de l'actuelle "mondialisation".

Martin Schultz : L'Europe est un géant politique, mais un géant handicapé. Si on laisse à l'Europe l'occasion d'approfondir l'intégration politique et sociale, elle peut développer une force immense sur les plans non seulement politique, économique et social, mais aussi sur celui des droits de l'Homme et de la recherche, dans le concert mondial. Cependant, actuellement, il faut constater une situation contradictoire : les mêmes gouvernements qui se disent prêts à un effort d'intégration européenne, sont les mêmes qui, très souvent, dressent comme obstacle la question de leur souveraineté nationale. Cette frilosité des gouvernements à confier plus de pouvoir au niveau européen a toujours été une des raisons pour lesquelles l'Europe s'est développée aussi lentement. Voici pourquoi ce géant politique est, à mon avis, handicapé.

 

Le secrétaire général de la Confédération européenne des Syndicats, M. Gabaglio, déclarait le mois dernier dans nos colonnes que "la crédibilité de la construction européenne se jouera sur sa capacité à créer de la croissance et de l'emploi". Avec encore seize millions de chômeurs, n'est-on pas en train de désespérer les Européens qui accordent toujours beaucoup d'importance à la lutte contre le chômage ?

Francis Wurtz : Je me retrouve totalement dans cette appréciation de M. Gabaglio. A mon sens, l'Europe ne peut relever le défi de l'emploi, de la croissance et du développement durable qu'en se donnant les moyens de se dégager le plus possible des pressions des marchés financiers. Tous les outils économiques et financiers doivent être mobilisés en faveur de l'emploi, de la formation et de la promotion des capacités humaines. Ainsi, la Banque centrale européenne doit avoir comme priorité l'emploi – ce qui suppose une profonde révision de ses missions ainsi que l'institution d'un contrôle parlementaire sur ses activités. De même le "pacte de stabilité" qui pousse au rationnement des dépenses publiques et sociales – et agit donc contre la demande et l'emploi – doit être renégocié. Les entreprises doivent, elles aussi, être incitées à des investissements créateurs d'emplois : c'est possible, notamment au moyen d'une réforme de la fiscalité pénalisant des placements financiers et encourageant les investissements socialement efficaces. Nous attachons, dans cet esprit, une grande importance aux services publics. J'étais surpris de voir, par exemple, que sur les 21 points du programme commun des socialistes européens, il n'y en ait aucun qui soit consacré à cette question. Nous avons tout à gagner, je pense, à confronter les expériences de nos différents pays en la matière et à mettre sur pied des coopérations entre services publics européens pour des projets communs favorables à l'emploi.

 

Quelles mesures comptez-vous prendre ou encourager ?

Francis Wurtz : Nous nous prononçons également pour des mesures susceptibles de limiter au minimum le dumping social – telles un SMIC européen et la réduction de la durée du travail dans toute l'Union européenne. Dans l'immédiat, nous pensons qu'il faut prendre appui sur les lignes directrices adoptées au Conseil européen de Luxembourg, en décembre 1997, qui visaient à offrir un nouveau départ aux chômeurs jeunes ou de longue durée. Nous demandons que ces engagements soient traduits en objectifs chiffrés et contraignants, avec un calendrier contrôlable. L'avancée vers de telles mesures suppose, à nos yeux, des droits étendus pour les salariés. Nous proposons à cet égard que le Conseil européen soit tenu de publier chaque année un rapport détaillé sur la situation dans ce domaine, à partir des conclusions d'une Conférence annuelle des syndicats européens.

Martin Schultz : A Luxembourg, le Conseil européen a décidé d'objectifs pour l'emploi qui sont intéressants. Les quinze Etats membres travaillent désormais sur une formule qui fait de l'emploi une obligation pour les gouvernements dont les effets seront mesurés, comme sont comparés, évalués, les dépenses budgétaires, le taux d'inflation, les taux d'intérêts des différents pays. On pourra donc désormais mesurer le taux de chômage qui devra respecter la moyenne du taux des trois Etats ayant les meilleurs résultats. Si l'on parvient à introduire, dans la politique européenne, de telles obligations pour les gouvernements, nous réaliserons ensemble un objectif qu'aucun Etat membre seul ne s'est fixé et atteint pour le moment. C'est ce premier pas qui devrait être concrétisé au prochain sommet de Cologne et qui permettrait de trouver un équilibre entre, d'un côté, les intérêts économiques et, de l'autre, l'emploi.

 

M. Schultz, la Banque centrale européenne ne constitue-t-elle pas, cependant une gêne réelle, dans la mise en oeuvre de ces politiques sociales ? L'étau du monétaire sur l'économie ne devrait-il pas être desserré ?

Martin Schultz : Les Etats sont indépendants de la Banque centrale. Et la Banque est, par le fait, elle-même indépendante sur le plan monétaire. Aux Etats de prendre des mesures communes contre le chômage. Je suis social-démocrate allemand et l'objectif de mon gouvernement est d'introduire dans le processus européen une telle décision à Cologne. Il faut éviter le règne du monétarisme, conserver l'indépendance de la politique monétaire, tout en visant la réduction des difficultés sur le marché de l'emploi. Car à côté de la stabilité monétaire, il y a la stabilité de la société. Et, pour ce faire, des mesures communes sociales sont nécessaires, indépendamment des objectifs de la Banque centrale. Mais il est toujours raisonnable de veiller à prendre des initiatives en commun avec la Banque centrale, également. Même si la politique de celle-ci ne peut empêcher les Etats de l'Union de trouver des solutions pour enrayer le chômage. Pendant trop longtemps, les gouvernements ont privilégié la stabilité monétaire au détriment de l'emploi. L'ancien gouvernement allemand a d'ailleurs freiné longtemps la prise d'initiatives communes. Avec notre gouvernement, j'espère que le contraire primera. Il faut aussi infléchir la logique de ces dernières années en Allemagne en matière de services publics. Ils sont indispensables. L'Etat a la responsabilité de les maintenir. Tout n'est pas privatisable. L'Etat doit pouvoir garantir une solidarité de base, fondamentale, sociale à tout citoyen : école, aide sociale, sanitaire, etc., la structure publique doit demeurer dans le giron de l'Etat. En Allemagne, des tentatives existent de privatiser le système scolaire, ce n'est pas acceptable. Si l'on soumet la formation de la jeunesse aux conditions du marché, on crée un système favorable aux riches exclusivement. Or, l'Etat est le garant de l'égalité devant l'éducation. Je suis militant d'un service public large et stable. J'espère que le Parlement européen aura une majorité de gauche. Grâce à la codécision prévue dans le traité d'Amsterdam, le Parlement disposera de beaucoup plus de latitudes et la gauche aura la possibilité de changer un peu la logique. Sur le plan social encore, dans le cadre des relations avec les syndicats, il y a par exemple beaucoup à réaliser. Les syndicalistes étaient jusque là cantonnés au niveau national à la différence des grandes entreprises qui ont depuis longtemps des capacités d'intervention sur le plan international. Nous avons donc besoin de stratégies communes, entre parlementaires et syndicalistes.

 

Le départ de M. Santer, président de la Commision, touche à la transparence et à la démocratie du fonctionnement européen. Cela a-t-il constitué un événement ?

Francis Wurtz : Et quel événement ! La Commission n'a pas jeté l'éponge sans raison majeure. Le rapport du Comité des sages est accablant tout comme l'est un rapport commandé par M. Santer à sa propre "cellule de prospective". C'est pourquoi cette crise n'appelle pas de simples aménagements de forme, mais d'authentiques changements de fond. Les citoyens européens acceptent de moins en moins d'être placés devant le fait accompli. Ils veulent être entendus, associés, respectés. Or, l'édifice institutionnel européen, et notamment la Commission, reste profondément marqué par une conception centralisée, rigide, opaque de la politique – une conception aujourd'hui dépassée et rejetée.

Martin Schultz : J'ai voté pour la motion de censure parce que la Commission avait perdu ma confiance. Je pense que cette démission demandée est un succès pour la démocratie européenne. J'avais déjà voté contre cette commission qui était le résultat d'un mauvais compromis entre les refus de M. Kohl et de M. Major sur d'autres noms. M. Santer est arrivé là par défaut, premier ministre du plus petit pays européen, avec pour mission de ne pas déranger les plus grands... Après cette période qui n'a pas renforcé l'Europe, la chute de la commission n'est pas seulement celle de M. Santer, c'est aussi celle des chefs d'Etats qui l'avaient mise en place. Cela dit, il est clair que l'on a besoin de réformes structurelles complètes de l'Union européenne.

 

Fédéralisme européen. Nations, nationalismes. Pouvoir, souveraineté, souveraineté élargie... La construction politique de l'Europe mérite-t-elle selon vous d'être revue ?

Francis Wurtz : La souveraineté, liberté de chaque peuple de choisir son destin est un droit inaliénable, mais il ne s'agit pas, dans mon esprit, d'une conception frileuse de la souveraineté qui justifierait le repli. Elle doit intégrer les données de notre époque : l'interpénétration de nos sociétés, l'interdépendance des économies, les exigences de partage de responsabilités et d'ouverture au monde. Le nationalisme est un poison mortel. Il sème le malheur dans les Balkans, mais aucun de nos pays n'est immunisé contre sa résurgence : gare au désespoir social, aux criantes inégalités, aux blessures identitaires ! Gare aussi à l'éloignement systématique des centres de décision : l'Europe ne doit pas se construire par une centralisation des pouvoirs de type fédéral, de plus en plus inaccessible pour les citoyens. J'opte pour une communauté de nations associées qui mettent en oeuvre leur mouvement social dans leur projet commun et favorisent cette école de tolérance et d'ouverture que sont les coopérations de société à société, le croisement des cultures, les mobilisations citoyennes.

Martin Schultz : Je suis pour le fédéralisme européen. Avec mon expérience en Allemagne, pays fédéral, qui donne une responsabilité élargie aux régions et une autre assez forte, au niveau central, pour les affaires que l'on ne peut résoudre qu'à ce niveau. Trouvons en Europe des missions comparables. Concernant la criminalité, il faut se rendre à l'évidence : aucune police n'est capable de combattre le trafic de drogue. On a besoin des institutions européennes pour le contrôle démocratique, tout en déléguant les pouvoirs. Si l'on ose transférer les responsabilités nationales au niveau européen, l'utilité d'un tel fonctionnement apparaîtra dans l'avenir car les Européens aspirent à ce que l'Europe résolve tous les problèmes.


* Martin Schultz est député européen et membre de la direction du SPD.

** Francis Wurtz est député européen et responsable du département international du PCF.

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