Regards Juin 1999 - L'Evénement

Elections européennes
J'ai Robert Hue sur ma liste

Par Pierre Courcelles, Jacques Perreux, Jackie Viruega


Entretien avec André Benedetto, Anne Delbée, Danielle Gain, Bernard Lubat, Stanislas Nordey, Jean-Claude Petit *

Ils sont gens de théâtre et de musique. De spectacle. Ils sont candidats aux élections européennes sur la liste conduite par Robert Hue. Qu'y font-ils ? Veulent-ils sauver quelque chose ? Inventer autre chose ? Une conversation familière, après un repas, les a réunis. Rires et tintements des petites cuillers du café. Et, avec le sens de la formule particulier aux artistes, des échanges sur des sujets qui agitent le monde politique et qui fournissent des thèmes aux colloques les plus studieux : l'Europe, la rentabilité, le marché, la gratuité, la popularité, l'élitisme, l'individu, le collectif, le centre, la marge...

 

André Benedetto : Pourquoi figurer sur cette liste ? Je me suis dit : "Enfin, je vais pouvoir dire que je ne suis pas communiste !" Je n'ai pas pu le dire depuis si longtemps ! Je vais dire que je ne suis plus communiste...

Jean-Claude Petit : Moi, c'est le contraire. Je me suis dit : je vais pouvoir montrer que je suis toujours communiste ! Eh bien, non ! Ma photo est parue avec une légende extraordinaire : "Enfin Jean-Claude Petit s'engage comme compagnon de route !" (Eclats de rire)

Bernard Lubat : Je me demandais si c'était toujours un problème d'être citoyen et artiste à la fois : ça l'est toujours, j'en ai la preuve ! C'est un blocage culturel dans notre société. J'ai été frappé d'une amputation de 25 % du budget de la prochaine manifestation du festival d'Uzeste. Je redécouvre la question : comment être citoyen et artiste ?

André Benedetto : Si les communistes changent et font la preuve qu'ils inventent une nouvelle politique, les réactions de la société sont globalement les mêmes. C'est très frappant et ça va se vérifier malheureusement souvent ; ça n'empêche pas de continuer à se battre.

Anne Delbée : Je m'interrogeais sur le sens d'être une femme de théâtre aujourd'hui. Vraiment j'étais prête à arrêter car je ne voyais plus le sens de ce que je faisais dans cet art lié au sens du monde, au sens civique. Je trouvais qu'on allait vers un mauvais libéralisme. L'existence de cette liste me redonne le goût de me battre.

André Benedetto : Elle relance l'utopie. De l'espoir à longue échéance. Des perspectives apparaissent, pas immédiates, mais quelque chose se remet en mouvement en profondeur qui peut déboucher sur des transformations. L'utopie ? C'est pour moi une société où chacun est à sa place et peut s'épanouir, servir à quelque chose. Les humains veulent servir à quelque chose, contrairement à ce qui se passe aujourd'hui. C'est une société dans laquelle tout individu a droit à la parole en tant qu'artiste, consommateur d'art, créateur d'art. Il faut tout remettre en mouvement dans cette perspective. Ne pas voir seulement la rentabilité de chacun au jour le jour, comme c'est la tendance. Cela dit, personne ne se pose la question du professionnalisme du père, de l'ami, de l'amant : il faut dire que là, personne n'est rentable... (rires).
Professionnalisme, profit, protection : ce sont des fantasmes dont il faut sortir absolument. La sécurité, c'est une horreur, très dangereuse. C'est en son nom que Hitler a fait ce qu'il a fait ; c'est au nom de la sécurité que Staline en est arrivé là . C'est toujours au nom de la sécurité qu'on développe les politiques les plus dangereuses.

Bernard Lubat : J'ai invité Robert Hue à Uzeste pour un débat sur la mondialisation, l'américanisme... L'archaïque, c'est une société agressive libérale et l'avenir une société permissive libérante. Entre libéral et libérant il n'y a que quelques lettres, mais c'est une question de sens... Je viens de faire une série d'ateliers à Uzeste pendant huit jours avec des jeunes, entre 18 ans et 30 ans, qui ne sont pas des professionnels, pas vraiment comédiens ni musiciens. Ils travaillent avec nous ; je ne leur parle de jazz ou d'harmonie, je leur parle de rythme et d'improvisation, d'oralité. Si ce qui se passe était enregistré et diffusé à France culture, on dira "c'est élitiste". Voyons-le dans la menuiserie dans laquelle ça se passe : on ouvre la porte et on voit des gens du peuple en train de créer, chacun un langage différent. Chacun se débrouille avec sa vision du monde, ses capacités, ce qu'il découvre, ce qu'il imagine, ce qu'il arrive à exprimer. C'est troublant parce que ça remet en cause les codes traditionnels.
L'utopie, là, est dans la capacité, la ressource de chacun, dans des conditions où il est avec d'autres. C'est, non pas de l'individualisme, mais de l'individualité qui se crée parce qu'elle est en collectivité. Les gens sont ensemble, dans une disponibilité sans finalité, sans rentabilité. Chacun est gratuit. Chacun est l'expression de lui-même : quand vient son tour, sous le feu de l'expression des autres, c'est vraiment à lui de jouer ; c'est lui qui fait un pas vers sa propre expression. Il le fait comme il peut, quels qu'en soient les codes. Il n'y a pas de paraître, il n'y a que de l'être. La multiplicité de ces émergences est porteuse d'avenir quand tous s'acceptent aussi différents.

André Benedetto : L'utopie est présente dans la société actuelle, dans des démarches de citoyens, dans des résistances... Des gens agissent, qui sont en train de faire la société de demain, c'est très sensible, cette liste pour les élections européennes en témoigne, elle sert à révéler ça.

Stanislas Nordey : Quand on a commencé à travailler sur le projet de théâtre Gérard-Philipe à Saint Denis, des gens nous disaient "c'est une formidable utopie". Je leur répondais "c'est un projet, pas une utopie". Le projet induit qu'il n'y a pas d'impossibilité alors que le terme d'utopie, même s'il est très beau... Souvent j'ai entendu cette phrase : "mettre en avant quelques utopies". Je préfère parler de projet ; ça donne une existence à l'utopie. Je crois important de dire qu'il n'y a pas d'impossible, qu' à partir du moment où on décide d'entreprendre les choses, de les mettre sur le métier, elles deviennent possibles.
C'est aussi le sens de ma présence sur la liste : dire que le politique a encore un sens aujourd'hui, qu'il n'est pas juste une idée, qu'il se travaille au quotidien. Je trouve sain qu'on soit confronté, du coup, à ce que peut être le quotidien du politique : quinze messages pour être à telle ou telle réunion. C'est concret et cela inscrit l'idée du politique dans le champ du possible. J'en ai ras le bol d'entendre dire que la politique est dépassée ou pourrie, qu'elle ne fait plus partie des bons modes d'intervention. Non, ce sont des modes à revisiter, à réinventer, mais dont il ne faut surtout pas faire le deuil. A un moment, tout le monde allait à cet enterrement. C'est très dangereux de mettre de côté le politique parce que ça ouvre le champ à l'irrationnel.
De plus, je trouve très important de montrer que les artistes ont un lien très fort avec la société au quotidien, qu'ils sont sur le terrain, et c'est aussi une raison pour moi de figurer sur cette liste. Le débat entre Raoult et Tavernier était très intéressant de ce point de vue, Eric Raoult disant que les artistes ne savent pas ce qu'est la société. Mais la plupart d'entre nous sont en collage direct et aigu avec le mélange social, l'exclusion, la mixité, les différents territoires... Nous travaillons sur des territoires très divers, pas du tout identifiés de manière univoque.

André Benedetto : Ma génération a vécu l'utopie à une époque où nous étions convaincus qu'on allait tout changer. Comme on n'a pas pu le faire, l'utopie est morte. Mais quand je dis qu'elle renaît, je parle d'un ressourcement, de nouvelles forces...

Jean-Claude Petit : Je suis d'accord avec Stanislas. Si on dit utopie, elle ne se réalise pas, on va encore à l'échec. Un projet, lui, peut se réaliser, donc il faut transformer l'utopie en projet.

Bernard Lubat : Autre point de vue : Uzeste est une utopie quimarche.
C'est un non-sens qui ne devait ni ne pouvait exister, qui n'était pas crédible, une utopie. Mais ça fait vingt-deux ans que c'est impossible et ça continue à être impossible. C'est en ce sens que je l'appelle une uto-pie réalisablepour-contrecarrer le sens du mot : ce sens est contradictoire, il n'est ni commencé, ni fini, je me dis utopiste pour ce motif. Mon projet à Uzeste, c'est de continuer à ne pas y arriver : si j'y arrive, je crée une structure qui justement peut m'empêcher de poursuivre.

André Benedetto : S'il y arrive il est obligé de s'arrêter !

Bernard Lubat : Je travaille à la réussite de l'échec ; c'est une fragilité immense mais c'est pour ça que je désire le faire. Cette année on n'y arrivera pas, faute de budget. On va partir sur autre chose ! Cette "frappe chirurgicale" va m'aider à parler de frappe chirurgicale : dans un bain local on trouve les mêmes symptômes qu'au niveau international... C'est là que se joue la culture parce que, pour des élus aujourd'hui, "avoir un festival" c'est devenu un avantage, alors qu'il y a vingt ans, ça n'avait pas de valeur électorale ou c'était un emmerdement, maintenant ça fait de l'économie locale...
On vous explique que tel festival – qui à mon avis ne fonde rien, ni dans le lieu, ni dans le théâtre – attire des miliers de personnes, donc crée de l'économie, donc présente de l'intérêt. Mais avec ce critère, on est battu d'avance ! A Uzeste, 200 personnes viennent un jour ; le lendemain 600, et en plus on s'applique à ne pas faire plus... En cinq ans on a fait trois disques, par besoin esthétique, artistique, pas par besoin économique.

Jean-Claude Petit : La bataille ne consiste pas à avoir peu de spectateurs, elle se livre pour que rien n'empêche le spectacle de se faire ! C'est la bataille pour la liberté.

Bernard Lubat : Mais pour les politiques, pour les élus, l'économie joue dans leur stratégie locale !

Stanislas Nordey : La stratégie locale est souvent dictée par celle de l'Etat. Quand l'Etat a un engagement réel, les collectivités territoriales s'engagent ; quand il se désengage, elles le font aussi. Il n'y a pas de mystère.

Jean-Claude Petit : C'est un des défauts de la décentralisation...

Bernard Lubat : Si les DRAC baissent ta subvention, le conseil général suit en t'expliquant qu'ils financent d'autres lieux depuis des années...

Stanislas Nordey : C'est logique, l'Etat doit prendre en charge !

André Benedetto : Autrefois, nous étions anticentralistes, jusqu'au jour où nous sommes devenus centralistes ! C'était plus équilibré quand le centre s'occupait de beaucoup de choses. Maintenant nous sommes la proie de fiefs... La féodalité s'est reconstituée avec les conseils généraux, les conseils régionaux... On avait affaire à un seul Louis XIV ; nous avons maintenant plusieurs petits Louis XIV, chacun avec son chargé de mission.

Bernard Lubat : Avec notre festival d'Uzeste, nous avons réussi à faire notre travail de créativité en marge, mais pas de manière élitaire. Le public n'est pas innombrable mais il est populaire. Hélas, sitôt que la preuve est faite de la popularité, les élus encerclent l'explorateur d'un cordon sanitaire ; ils lui disent : "Faites vous connaître, faites venir plus de monde, faites des recettes, soyez normaux !"

Anne Delbée : Ce que je trouve vraiment utopique en ce moment, c'est ce qui se passe dans le monde. L'autre jour, on m'a demandé ce que je faisais sur cette liste. J'ai répondu : "J'y suis parce que je ne veux pas être une femme du Kosovo sur les routes sans comprendre ce qui se passe !" Je trouve que j'ai un devoir d'intelligence. Quand je lis Racine j'ai l'impression d'être une personne humaine.
Quand je vois à la télé ces files de gens qui ne savent pas où ils vont, ni pourquoi nicomment ils sont là, pour moi c'est un monde utopiste, on va vers l'utopie complète, c'est-à-dire rien ! Ce monde de l'horreur me trouble totalement, j'ai l'impression que nous sommes devenus des hordes de bêtes errantes. Il n'y a plus de sens... Hier j'ai vu un reportage à Belgrade : des jeunes avaient refusé de répondre aux journalistes ; leur seule réponse était de se grouper dans un théâtre pour chanter ; ça m'a interrogée.
Pour moi l'utopie n'est pas du tout le théâtre, l'art et les artistes. Les artistes sont les dernières personnes... – et je ne fais pas de différences entre les artistes ; certains sont invités au festival d'Avignon, d'autres non, les castes continueront longtemps, mais ce qui est étonnant dans l'art, dans tous les arts, c'est que l'intelligence passe par autre chose, que ce soit la musique le théâtre la danse, on n'en parle pas des danseurs, on ne tient pas compte de la danse classique, or des milliers de gens sont là ; les artistes (je ne veux pas être élitaire dire par exemple qu'à Uzeste c'est mieux qu'ailleurs, je crois qu'on n'a pas trop de bras dans tout le monde de l'art pour essayer de témoigner des dernières résistances de l'être humain) - les artistes, c'est un signe du temps, sont les derniers résistants contre la productivité. Ils sont les éternels résistants. Béjart répétait l'autre jour la Neuvième à l'Opéra de Paris, eh bien, faire venir 20 danseurs noirs à l'intérieur de l'opéra n'est toujours pas évident !

Danielle Gain : Dans le métier d'intermédiaire que j'exerce à la télévision, je suis sidérée que nous soyons dans une société pluri-ethnique mais que les productions ne reproduisent jamais la réalité. On voit l'Arabe dealer ou le noir éboueur mais la télé n'offre jamais à un comédien de couleur un rôle d'avocat, de médecin. Il n'y a aucun reflet des composantes de la société.

Bernard Lubat : Il se passe beaucoup de choses dans les régions, dans la musique, des gens créent de nouvelles façons de jouer, inventent de manière incroyable. On veut faire d'Uzeste "un repère des pas repérés", même pas pour les faire connaître forcément. Mais il n'y a pas de possibilité économique de les faire passer. Il n'y a pas de place. Ce n'est même pas une question de bon vouloir mais de mécanismes...

André Benedetto : Parce que c'est dangereux ! Il y a eu quelques émissions télévisées qui montraient le commun des mortels à l'usine ou dans une maison de retraite. Les téléspectateurs qui voient ces gens avec leur accent, leur vocabulaire, leurs manières, se rendent compte qu'ils sont pareils ! Avec des émissions de ce genre, tout le monde se rend compte qu'il ressemble à tout le monde ! C'est dangereux ! On préfère publier des images de magasine, qui ne représentent pas le tout-venant de la société, ces images sont une sorte d'immense catharsis ; c'est un problème politique de fond.

Stanislas Nordey : Comme la représentation des femmes ! La sous-représentation des femmes aux postes de responsabilité – je parle de mon endroit, le théâtre – est incroyable. Quelques unes dirigent de petites structures à Béthune, Thionville, mais aucune n'est à la direction des vingt grandes structures théâtrales, comme la Comédie-Française, la Colline, l'Odéon...

Anne Delbée : Quand j'ai présenté ma candidature au poste d'administrateur de la Comédie-Française – sans illusion mais pour faire un acte politique – on m'a rapporté la réflexion de Jean-Pierre Miquel : "J'ai toujours pris ça pour une vaste plaisanterie." C'est extraordinaire. Quelqu'un qui m'a confié Phèdre qui a rapporté 5 millions de recettes ! En trente ans de travail théâtral, j'ai vu beaucoup de femmes, mais pas à des postes de direction. Cette liste m'intéresse aussi de ce point de vue. On n'y discute pas, comme ailleurs, de plans de carrière et de postes, mais on tient compte de l'accession de tout le monde à la compréhension de la politique.

Stanislas Nordey : Il est important d'insister sur cette diversité... Je trouve que c'est une qualité. Chaque fois qu'on est interwievé, c'est pour savoir ce qu'on pense du Kosovo, espérant qu'on va se prononcer en faveur de l'intervention militaire.
On sait très bien que la société française est divisée sur la question du Kosovo, qu'elle n'est pas univoque, qu'elle est troublée, et s'interroge, comme ceux qui figurent sur la liste de Robert Hue.

De ce point de vue, se pose la question de ce qu'estla politique et commentla parole circule à l'intérieur d'un courant majoritaire dans un parti. Il existe un nuancier, il y a plusieurs points de vue possibles qui vont, et c'est l'essentiel, vers un consensus sur l'antilibéralisme de base, fondamental, qui est une idée extrêmement forte...

Anne Delbée : Les femmes devraient être alertées sur ce libéralisme qui détruit la société. Dès la maternelle, les enfants doivent être rentables. Il n'y a plus d'éducation...

André Benedetto : Avant la maternelle ! Il y a des programmes d'éducation pour les petits de six mois, c'est hallucinant !

Anne Delbée : Les artistes ont cette chance, peut être, de savoir que c'est toujours là où on n'attend pas les choses qu'elles réussissent...

André Benedetto : Je pensais à ce qu'on disait à propos des femmes et du fait qu'il n'y en a pas à la tête des grands théâtre. Le machisme règne, évidemment. Mais imaginons qu'il n'y ait que des femmes à la direction de ces grands théâtres. La direction culturelle changerait-elle globalement en France ? Y aurait-il une manière différente de voir et de dire les choses ?

Stanislas Nordey : Il y aurait fatalement une inflexion du regard...

André Benedetto : Suffisante pour modifier les choses ?

Bernard Lubat : Dans le monde de la musique, jazz et musique contemporaine, on constate, depuis une dizaine d'années, l'arrivée de femmes qui apportent un changement esthétique et une relation particulière avec le public.

Anne Delbée : Je ne crois pas du tout à cela...

Bernard Lubat : Une femme qui chante, ce n'est pas la même chose qu'une femme qui improvise de la musique...

Jean-Claude Petit : Bernard a raison, en partie. Il y a une évolution de la société. Ce qui est vrai, c'est que les femmes sont beaucoup plus nombreuses dans le monde de la musique, mais essentiellement comme interprètes. Des femmes chefs d'orchestre ou compositeurs, il n'y en a presque pas. C'est le même problème que la présence des femmes à la tête des grands théâtres...

Anne Delbée : Il y a Ariane Mnouchkine, évidemment. Mais elle a pu monter sa compagnie grâce aux moyens de son père. Moi, j'ai été la première femme à être nommée à la tête d'un théâtre, à Angers, qui n'était pas un Centre dramatique national. Et ensuite au Centre dramatique national de Nancy qui était le moins subventionné de tous les Centres dramatiques nationaux et qu'on était sûr de ne pas tenir. Et j'ai vu toutes mes consoeurs disparaître. Je crois qu'aujourd'hui tout est bloqué. La parité est une chose énorme qui permettra de ne pas se calquer, je dirais pas sur un modèle d'homme mais sur un modèle "machiste" de société. Et, par ailleurs, on trouve beau- coup d'hommes parmis les artistes qui ne veulent pas de cette société-là, libérale.
La femme ne correspond pas à la société rentable, on ne lui confie pas d'argent. J'ai toujours pensé que c'était sa chance ; sa malchance pour le moment, mais ce sera sa chance dans une nouvelle société. Il faut accepter d'être en échec aujourd'hui, comme les artistes sont en échec en poussant toujours un peu plus loin leurs ressources, et donc doublement en échec pour les femmes. La question n'est plus de vouloir devenir ministre de la justice. Si j'ai présenté ma candidature au poste d'Administrateur général de la Comédie-Française, ce n'était pas pour le devenir, mais essentiellement pour provoquer un choc.

Bernard Lubat : Elles nous confortent, les femmes, parce qu'elles ont un discours qui va vers la différence, pas simplement dans leurs différences par rapport aux hommes. Elles nous aident à poursuivre une entreprise qui n'a pas de fin, donc à n'être pas obligé de réussir. Dans la musique improvisée qui est un langage oral, où il n'y a pas d'écrit, qui se transmet par la pratique, les femmes jouent un rôle de plus en plus sensible. Elles agrandissent le cercle où il n'est pas nécessaire de réussir pour prati-quer la musique. Il ne s'agit plus alors de réussir la carrière, mais de réussir l'oeuvre. Ce qui ne veut pas dire qu'il ne faut pas de moyens,mais le libéralisme renvoie à la carrière, pas à l'oeuvre.

Jean-Claude Petit : Je pense que la lutte à mener, c'est de faire en sorte que le marché ne soit pas le seul interlocuteur des créateurs. Dans mon travail, depuis toujours, je n'ai que cet interlocuteur-là : le marché. Pour réussir, il faut vendre et faire gagner de l'argent. J'aimerais qu'il y ait une responsabilité de l'Etat qui rééquilibreles choses et nous laisse un peu plus de liberté et de diversité et nous permette de prendre davantage de risques. Avec les lois du marché, c'est de moins en moins le cas. Nous sommes victimes de leur dictature.

Stanislas Nordey : Le corollaire de ce que tu dis, c'est l'accès à la culture pour tous, c'est-à-dire l'accès à la pensée, c'est-à-dire l'accès à la parole. L'Europe, de ce point de vue, est loin d'être exemplaire. Il y a dérégulation, désengagement de l'Etat, appauvrissement des ressources et des gestes culturels. Sans engagement de l'Etat, rien n'est possible. L'accès à la culture est un enjeu fondamental. On ne doit pas oublier que les partis d'extrême droite s'attaquent, en premier lieu, à la culture, dès qu'ils ont un peu de pouvoir. C'est un symptôme frappant. Ils s'attaquent à la culture et à la création parce que c'est de là que vient le danger, c'est là que circulent le savoir et la parole.
En France, l'Etat est présent, dans le domaine du théâtre pour ne parler que de celui-là, avec une grande diversité et beaucoup de richesse artistique. Mais on doit être vigilant, envers l'engagement de l'Etat et envers nous. L'effondrement peut être rapide. Au Québec, les créateurs ont accepté une diminution de 25 % des subventions de l'Etat sur une année, l'année suivante c'était 60 %...

Bernard Lubat : Je suis d'accord, mais l'accès à la culture, ce doit être aussi l'accès à la culture de soi, à la culture de chacun, à la reconnaissance du sens de chacun. C'est cela qui fait peur. Et c'est ce que nous propageons lorsque nous sommes sur une scène. On incite les gens "au chacun", on les incite au désir. Je ne peux pas dire que je suis communiste, mais je le deviens. Je ne suis pas né communiste, personne ne naît communiste. Une définition du communisme, pour moi est : "Je suis artiste et je n'ai pas à y arriver." C'est le sens de l'utopie, on n'a pas à "y arriver", mais à développer, à poursuivre ; on a à se proposer aux autres, pas comme porte-parole, mais comme parole qui porte aux autres la question : "comment je me cultive, moi ; où je me cultive moi ; comment je peux découvrir mon libre arbitre ; comment j'apprend à entrer dans une librairie en sachant que je veux acheter tel ou tel livre." C'est notre boulot, ça, contre l'ennemi marchand, et compte tenu du désengagement de l'Etat. En général, j'ai un dada : l'élu. Je me demande si je ne vais pas devenir élu moi-même... Pour savoir jusqu'au bout ce que veut dire cette problématique... Combien ça coûte d'être élu... Combien ça coûte d'être éligible, de faire voter des gens pour soi, car quand je suis sur une scène, ce n'est pas une question que je me pose... Comme artiste je ne veux pas convaincre, je veux vaincre...

André Benedetto : Ce que je souhaiterais, moi, c'est la reconnaissance de toutes les cultures. Je dirais deux mots sur une "épuration ethnique" à la française. En 1792, nous (les gens du Sud de la France. NDLR) on est monté le long du Rhône, en chantant la Marseillaise. On a rencontré les Fédérés bretons, vers Paris. On a foutu par terre la royauté, le 10 août. Et on a inventé la Nation française. C'est une invention occitane, la Nation française. Et ça a mal tourné. Ces peuples traîtres de l'Hexagone qui étaient très différents les uns des autres, ont inventé cette Nation, qui, au lieu de servir au développement, s'est retournée contre les cultures qu'on appelle régionales, on se demande pourquoi. Donc, ce que je souhaiterais, c'est qu'il y ait un retour à la liberté de toutes les cultures. Et cette liste porte un espoir de cette sorte. Elle est faite de quelques individus, mais la manière dont elle est composée fait percevoir la possibilité que tous les individus y soient.

Jean-Claude Petit : Robert Hue nous a dit qu'il espérait qu'il y aurait des suites. Cette liste peut être le début de quelque chose , et non une manoeuvre pour capter des voix.

Stanislas Nordey : ... Et aussi d'engager les choses de manière à ce qu'il n'y ait même plus la possibilité de revenir en arrière... Un gage de cette "irréversibilité", c'est que le parti communiste fait dans la mise en scène d'une citoyenneté. Ce qui me frappe, c'est l'image forte des visages, celui de Yasmine a côté de celui de Fodé, à côté de celui de Geneviève. Il y a là une vraie signification.

André Benedetto : Donc, on sera tous élus un jour !

Jean-Claude Petit : C'est vrai ce que tu dis des visages. Sur les autres listes, ils se ressemblent tous...

Anne Delbée : Pour moi, c'est le contraire d'une liste fourre-tout. C'est un ensemble d'individualités capables de faire une collectivité... Cette liste n'a pas de rapport avec des listes antérieures du point de vue de l'ouverture. Ce ne sont plus seulement ce qu'on appelait des "compagnons de route"...

André Benedetto : Des compagnons de doute !

Stanislas Nordey : L'autre jour, à Draveil, Robert Hue disait : "Il ne faut pas être immodeste avec la liste", j'ai trouvé cela très joli...

André Benedetto : Et moi, je peux dire : “ J'ai Robert Hue sur ma liste...”

Stanislas Nordey : On n'est pas venu sur cette liste par hasard. Il y a au parti communiste une tradition, un regard sur la culture. Ce n'est pas le cas de tous les partis, y compris ceux de la gauche plurielle...


* André Benedetto est auteur, acteur (directeur du théâtre du Chêne noir à Avignon); Anne Delbée est metteur en scène, écrivain (vient de publier Danse chez Fayard) ; Danielle Gain est agent artistique ; Bernard Lubat est musicien, artisan ouvrier (créateur et animateur du festival d'Uzeste) ; Stanislas Nordey est metteur en scène, militant pour les sans-droits (directeur du théâtre Gérard-Philipe à Saint-Denis) ; Jean-Claude Petit est compositeur, chef d'orchestre.

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