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Polar Par Cédric Fabre |
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Entretien avec Jim Nisbet |
| Jim Nisbet est inventeur d'histoires rocambolesques, empreintes d'une violence d'autant plus cruelle qu'elle n'est jamais gratuite. Dans son dernier roman paru en France, Prélude à un cri, un homme se réveille dans un jardin public après une nuit dans un quartier chaud de San Francisco, entre sexe et alcool. Il s'aperçoit alors qu'on lui a volé un rein... L'écriture est terrifiante mais la violence n'est pas forcément là on croit la déceler. Explications de l'auteur, aussi déjanté que talentueux. |
| Comment utilisez-vous la violence dans vos romans ? |
| Jim Nisbet : Je n'essaie pas d'utiliser tout et n'importe quoi pour raconter une histoire. Les écrivains sont un peu comme les charpentiers : un seul clou là où il faut et toute la charpente tient. Parfois même, le charpentier pose un clou sans même utiliser de marteau...Toute la violence de mes romans provient de mon imagination, et il ne faut la voir que comme un aspect parmi d'autres de mon écriture. Je ne suis pas intéressé par les notions de bien et de mal telles qu'on les entends. Ce sont des notions compliquées dont je n'ai pas besoin. Car est-ce qu'un meurtre est forcément lié au mal ? J'essaie juste de raconter une histoire. L'homme est violent à partir du moment où il ne vit pas comme la société le voudrait... Lors de la conquête de l'Ouest, il y avait des Indiens, dont le problème était de savoir où trouver les bisons ; aujourd'hui, souvent, le seul "problème" des gens est tout simplement d'arriver à vivre avec leurs voisins. Et c'est peut-être là que ça commence à être marrant... |
| Vos histoires sous-entendent-elles que la civilisation nourrit la violence ? |
| Jim Nisbet : Oui, dans la mesure où la violence, c'est encore d'aller contre la nature. J'aime raconter des aventures, j'aime les aventures non-violentes, mais les deux termes sont presque contradictoires. Aller contre la nature est l'aventure la plus violente : pensez à Moby Dick... Désormais, la réalité de la civilisation impose qu'on définisse ce qu'est "un lieu sauvage", et qu'on le "protège". C'est absurde, la nature est, par définition, "sauvage"... C'est malheureux, mais ça évite que tout soit détruit. Le crime, c'est qu'il faille payer 10 dollars pour dormir dans un camping en pleine forêt... Bref, quoiqu'il en soit, la violence réside aussi dans le fait de "passer une frontière". La loi, ne serait-ce qu'elle, est censée vous garder d'un côté de la barrière. |
| Vos romans sont très noirs, mais ils se veulent lucides... |
| Jim Nisbet : Ce qui m'intéresse dans mes histoires, c'est d'analyser et de décrire ce qui fait que quelqu'un est violent, mais en même temps, ce qui lui donne de l'espoir. Dans En dessous du volcan, de Malcom Lowry, le gars regarde dans le miroir : il voit d'un côté le reflet de sa femme, et de l'autre une bouteille de mescal. Il se dirige vers le mescal, et là il perd tout ce qui pourrait le sauver, il va vers sa destruction. La violence naît à ce moment-là. Autre exemple, mais c'est un peu de la provocation : lors de mon dernier séjour en France, on ne m'a pas servi à dîner, dans un restaurant, sous prétexte qu'il était trop tard... Aux Etats-Unis, ce serait interprété comme une agression : "Quoi ! ? ! La société va me dire à quelle heure je dois manger ! ? !" (rires). |
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Jim Nisbet,
Prélude à un cri. Editions Rivages/Thriller, 1997, traduit de l'américain par Freddy Michalski, 456 p., 149 F. |
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