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Roman Par Jean-Paul Jouary |
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| En 1998, après neuf mois de Chine, Suzanne Bernard nous donnait de ses nouvelles. Depuis, Mademoiselle Su (Bartillat) a obtenu le prix "Renaissance de la nouvelle". Elle écrivait aussi Nouveau Voyage au pays d'autrefois ( Payot), composé de lettres imaginaires. |
| A première vue, ce livre ne fait guère mystère de ses intentions : Suzanne Bernard a composé cette mosaïque de lettres pour nous faire sentir la Chine actuelle par petites touches colorées, comme Mademoiselle Su l'avait réussi sur le mode des nouvelles littéraires. Et, de fait, nous retrouvons ces dislocations intimes du passé lointain, du passé révolutionnaire proche et du présent saccageur sous l'emblème des lois du profit et de l'enrichissement rapide ; dislocations dans le tissu urbain, culturel, mental d'un si vaste pays, dislocations dans les sentiments, les idées, les rêves, les amours des individus pris dans ce tourbillon de l'histoire. Une fois encore, qui veut s'y retrouver devra lire l'ouvrage. C'est pourquoi il serait hors de propos de s'y étendre ici. Et, après tout, si tel était le seul intérêt du livre, on regretterait que Suzanne Bernard ait à nouveau fait oeuvre littéraire, quand un bon reportage eût mieux fait l'affaire. |
| En réalité, comme le titre le suggère, Suzanne Bernard a cette fois choisi d'exprimer l'expérience intime du temps que son retour en Chine lui a imposée à son coeur défendant. Du nouveau dans l'autrefois ? Ou bien un présent, toujours un présent, où s'arc-boutent trop de temporalités contraires pour que le tout soit vivable ? Pour le comprendre, il faut rappeler que la romancière retournait en Chine après plus de dix ans d'absence. Autrefois, cet "autrefois" du titre, elle y avait vécu de nombreuses années, enflammée par l'idéal révolutionnaire pur, ayant tout sacrifié pour lui, afin de traduire en français, modeste, dans l'ombre, de la littérature chinoise dans la plus célèbre revue culturelle d'alors. Elle y avait sa chambre dans un hôtel d'Etat pour étrangers, où une petite navette venait la conduire à la revue. Elle y avait ses amis, artistes, militants, intellectuels, travailleurs divers, tous désintéressés, tous artisans de l'humain, tous ignorants des futurs possibles, bien sûr. Et c'est toujours le cas. Elle y avait enfin l'amour de sa vie, de corps et d'esprit, l'amour comme on le vit en Chine, sans compter les siècles, donc pas les années. Un amour comme l'Occident n'a pu en vivre qu'à certaines périodes du Moyen Age (Suzanne Bernard ne m'a pas attendu pour faire le lien !), par-delà les mots, par-delà même – s'il le faut – les corps. Mais, surtout, dans ces années qui suivirent la "révolution culturelle", un amour est bien vite "impossible" en Chine. Surtout avec une ou un étranger. Alors, si l'homme est marié, en plus... Suzanne Bernard avait poétiquement exprimé cette magnifique et douloureuse histoire dans Automne chinois (1994, Scandéditions). |
| Son intimité intacte devant un monde qui a changé... |
| On devine aisément ce qu'a pu représenter ce "nouveau voyage au pays d'autrefois", de janvier à septembre 1997. Je m'attendais à une sorte de mélancolie, comme Henry James sut la faire sentir dans Retour à Florence. Son personnage à lui revenait plus de vingt ans après à Florence, où il avait aimé une très jeune femme morte depuis, laissant une fille devenue son sosie, impatiente de connaître l'homme dont sa mère lui avait tant parlé. L'homme est là, dans la Cité intacte, avec ses lieux éternels, ses sentiments d'hier, et – folie – la même jeune fille que celle d'hier. Mais c'est en lui que le temps avait modifié plus que le monde, la façon de vivre le monde. Lui différent, dans un monde immobile. |
| C'est, en un sens, le contraire qu'a pu ressentir Suzanne Bernard : son intimité intacte, sa passion aussi vive, amoureuse et révolutionnaire (qui pourrait dans son cas démêler les fils ?), en elle l'autrefois reste présent. Alentour, tout a changé : dès la sortie de l'aéroport, les voitures, les gratte-ciel, les filles, les façons de parler, les rapports humains... "le présent, pour exister, devait lutter avec la mémoire". "Les rares rappels du passé qui subsistent apparaissent comme des bizarreries, des incongruités, vraiment des “ chinoiseries ” ..." Tout le livre est meublé de ces chocs. Les "idoles" modernes, les nouveaux riches, les filles aguicheuses, la misère et les chômeurs, la tournure en dérision des idéaux solidaires, l'indifférence à l'humain, à la culture créative, sans oublier les mille et une façons de soutirer l'argent des visiteurs. L'argent, médiateur entre les autres et moi-même, puis en moi et moi-même. |
| ... entre passé néantisé et présent en perte de sens... |
| Il y a, dans cette destruction sauvage de l'être, une sorte de paradoxale résignation au changement, que symbolise fortement l'épisode des peupliers de Pékin : en mars 1997, jour et nuit, sur plusieurs kilomètres, des tronçonneuses se mirent à couper tous les arbres de la grande avenue où logeait Suzanne Bernard. Ici, et un peu partout. "Un immense cimetière d'arbres", décidé sans état d'âme et au désespoir des habitants, pour accroître encore la circulation des voitures. |
| Il faut imaginer Suzanne Bernard malheureuse, dans cette forêt où tous les symboles se mettent à mentir. Jusqu'à l'arrivée dans sa chambre de l'Hôtel de l'Amitié, où rien n'a changé. "Ici, passé intact" aurait pu indiquer une pancarte. Même surprise le lendemain : la petite camionnette qui sert de navette avec la revue, et qui était déjà vieille jadis, intacte elle aussi. Son bureau à la revue : intact, encore. Rassurant ? En fait, cette chambre lui est redonnée parce que les autres, modernisées, sont attribuées aux riches visiteurs (rien à voir avec les affaires littéraires!) ; même chose pour la navette – et son chauffeur ! – et pour la revue : comme on se fout désormais de la littérature, le temps s'est arrêté pour tout ce qui la concerne. Du coup, la persévérance dans l'être rend plus douloureux les saccages du devenir, et plus difficile la permanence des sentiments. |
| Demeurent les amis, essence de ce que la Chine a créé de meilleur. Même la "vieille Mao" nostalgique, qui n'est jamais revenue en France, en ressort authentique. Il y a aussi un reste d'humain dans les sentiments, même floués, que provoquent chez les visiteurs étrangers les nouvelles façons de séduire des filles ambitieuses. |
| Et puis, il y a l'être aimé. Les circonstances créées par les amis, sans que rien ne soit jamais dit, pour les retrouvailles. Les promenades pudiques. Les dîners muets, de folle intensité. Amour interdit, dans une culture où bonheurs et souffrances, de toute manière, "ne doivent pas être dits". Le fin lettré admiré par la narratrice, qui, à travers lui, ne sait plus séparer l'amour de la Chine et l'amour tout court. Des moments inconcevables en Occident, où le vécu le plus intense n'est accessible qu'au niveau symbolique, quitte à raconter n'importe quoi soudain pour empêcher qu'une bouffée de bonheur s'exprime par les mots ou les gestes. En Chine, le non-dit est plus bavard qu'on ne saurait l'être ailleurs. "La façon de parler des Occidentaux fait penser à un coffre fermé. On ne peut rien y introduire de plus." |
| ... en Chine, le non-dit est plus bavard qu'ailleurs |
| Restera-t-elle finalement à Pékin ? Tous ses amis le souhaitent. Lui aussi, de toute évidence. Et Suzanne Bernard vivait matériellement infiniment mieux là-bas qu'en France, où vivre de sa plume est si précaire. C'est en peu de mots qu'elle donnera sa réponse. Peu de mots et des montagnes de souffrances. |
| Les raisons de son retour ? Certes pas la fascination du libéralisme à la française, même si la brutalité du capitalisme chinois rendrait le nôtre presque doux. Non. L'impossibilité de rester vient d'ailleurs. D'une absurdité : la Chine qu'elle porte en elle disparaît autour d'elle. Entre passé néantisé et présent en perte de sens, il n'y a guère de temps où vivre en restant soi. Pas spectre. Il n'existe finalement pas de nouveau voyage possible au pays d'autrefois. Suzanne Bernard ne pouvait le tisser sur le papier qu'en parlant à la première personne, en lettres lancées à une soeur imaginaire qui est une part d'elle-même. |
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Suzanne Bernard,
Nouveau Voyage au pays d'autrefois, éditions Payot |
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