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Egypte ancienne Par Muriel Steinmetz |
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| Des tombeaux des souverains aux sépultures privées, l'Ancienne Egypte a honoré ses défunts avec une ferveur proprement esthétique. Avec faste et raffinement. Un âge d'or de cinq siècles, de 2700 à 2200 av. J-C. |
| La mort intéresse, depuis toujours, les vivants. Dans l'Egypte ancienne, elle constitue un art à part entière. Les hiéroglyphes peints sur les parois des tombes ne sont-ils pas destinés à la seule vue de l'âme du défunt, maintenu comme vivant sous son réseau de bandelettes ? Authentique monde à l'envers où l'art, visible par les seuls morts, est aussi élaboré pour eux, n'évoluant guère, en plus de cinq cents ans, eu égard à sa perfection initiale. De quoi bouleverser notre lecture de la religion, de l'histoire, du savoir. A Paris, au Grand-Palais, au fil d'un travail de dix ans, sous la houlette muséographique de Jean-François Bodin – lequel restaure actuellement le musée Guimet – l'Ancienne Egypte reprend du service. On ne la résume pas au simple "temps des pyramides", même si, de celles-ci, l'on voit quelques maquettes, ainsi qu'une vidéo filmée d'hélicoptère sur le site de Saqqara. C'est tout. L'exposition est centrée sur l'art de l'Ancien Empire, avec ses objets, reliefs et bas-reliefs trouvés dans les tombes royales, mais aussi dans celles, plus modestes (nommées "mastabas") de hauts dignitaires. Se côtoient donc, au fil d'une chronologie de longue haleine – près de cinq cents ans ! – les quatre grandes dynasties de l'Egypte. On ne lésine pas alors sur la pierre, ni sur l'ardeur à bâtir d'un peuple, toute sa vie enrôlé à la soulever en masse. Les blocs blancs taillés n'ont-ils pas, depuis, servi à construire notamment la mosquée du Caire ? Ainsi la religion des origines poursuivrait souterrainement son cours, en dur... Au long de la visite, un art fortement codifié semble surgir à l'identique, qu'il s'agisse de tombes royales ou de plus humbles. Sur un même support, images et hiéroglyphes paraissent cheminer en bonne intelligence. Des uns aux autres, la convention est sûre. A telle enseigne que la figure du défunt se voit immergée, de plain-pied, au coeur d'un monde de signes dont elle devient partie intégrante. Mais le plus apparent demeure caché, noyé sous la pléthore des symboles. L'existence du mort, littéralement, se rejoue sur les murs de la demeure funéraire, où l'on taille au ciseau de fer, dans l'ombre, l'essentiel de son parcours sur la Terre, temps forts, drames. Table des offrandes, autobiographie, incantations, tout est rigoureusement préparé pour le grand passage, sur lequel, de nos jours, on ne s'étend plus guère. Ces oeuvres nous parviennent depuis leur fond noir et dangereux. On aime ce furieux rappel d'un millénaire où s'inventa l'écriture, où le temps nous observe depuis la brillante pupille d'un scribe un peu gras. On se demande comment tel règne a pu s'éteindre, les pyramides rapetissant à mesure, perdant progressivement leur beau volume à degrés – devenu lisse, autant dire inaccessible – conquis lors de la IIIe dynastie, sous le règne de Djéser. Le premier de ces monuments, érigé près de Memphis, par l'architecte Imhotep, plus tard divinisé, n'aurait pas mesuré moins de soixante mètres de haut. Rien depuis ne l'a égalé vers le ciel, hormis les flèches de nos cathédrales. |
| Décadence |
| L'exposition, sans forcer le trait, propose, semble-t-il, quelques pistes aptes à repérer les traces de décadence prochaine. Mais il revient finalement à chacun d'entrevoir ce qu'il veut et de l'interpréter. Les énigmes ne manquent pas, à commencer par les blancs respectés entre les fragments qui nous restent. Cela n'ouvre-t-il pas une voie royale à l'imagination ? |
| Sous la IIIe dynastie, apparaît la grande statuaire de pierre. La statue, de facture réaliste, est gardienne de l'énergie (le "ka") libérée par le pharaon au moment du trépas. Ainsi la force vitale est conservée au sein de la pierre. La statue n'est donc pas un simple monument au mort, bien qu'elle serve au culte d'un souverain qui n'est plus. Dotée d'une vie magique, elle habite la pyramide comme sa propre maison. Offrandes et provisions sont autant d'aliments destinés à sa survie. L'énergie d'un seul pharaon peut ainsi loger en plusieurs statues, lesquelles, au fil des dynasties, se mettent à pulluler. Les tombes se peuplent. |
| Au cours de la Ve dynastie – développement de l'administration oblige – l'accès aux carrières devient possible pour les simples particuliers. La statuaire abonde, le vocabulaire se réduit à mesure. Les oeuvres, produites en série, sont gagnées par un sûr stéréotype. Vers la fin de la IVe dynastie, les "modèles" entrent au tombeau. Ils y assurent la reconstitution souterraine de la vie domestique qui entourait le vivant : femme moulant du grain, potier au visage émacié, aux côtes saillantes, aux joues creusées, aux mains énormes. Le réalisme du détail n'épargne rien, cerne au plus près l'usure de l'âge, la dureté du labeur. Les stigmates de l'effort se lisent méthodiquement sur la contracture d'un talon de boucher égorgeant un boeuf. Outre les statues et les "modèles", des têtes sans corps, dites "têtes de rechange", font leur entrée dans le complexe funéraire. On les trouve ensevelies dans le puits qui jouxte la chambre mortuaire. Leur fonction demeure énigmatique. Sont-elles lestées d'un pouvoir magique ? Sans doute pas, tant la représentation de la personne en son entier constitue alors la norme, pour des raisons magico-religieuses. Nous étonnent leur crâne glabre, les traits quasi nubiens de certaines, l'accentuation inhabituelle de la ligne gravée entre la jonction du nez et des joues, les mutilations probablement intentionnelles (telle oreille coupée net), enfin, subies par ces "têtes de rechange". On n'a toujours pas percé leur mystère. Ne s'agirait-il pas, en définitive, de simples modèles en plâtre à la disposition du sculpteur préposé à l'exécution des reliefs ? Un aide-mémoire en somme. |
| Dynasties |
| La solitude initiale du tombeau s'efface, en effet. Des inscriptions, connues sous le nom de "textes des pyramides", ornent les murs. On peut y lire un authentique précis d'incantations et de menaces en direction des dieux. Du coup, les tombes, royales ou non, se mettent à bruisser de signes, se font circonstanciées, narratives, éloquentes. Est-ce lié à une appréhension nouvelle du grand passage ? Les hiéroglyphes peuvent combler, par leur profusion, la terreur du vide, du néant pressenti... Les mérites autobiographiques de tel fonctionnaire sont vantés sur les parois, comme on brandit un passeport aux portes d'une ville étrangère. La montée en puissance des notables provinciaux s'exhibe à tombeaux ouverts, au fil d'un style propre à chaque dynastie. Le style, d'ailleurs, est pour les archéologues l'un des critères essentiels de datation des oeuvres, même si sa valeur demeure subjective. C'est pourquoi les reliefs sont datés dynastie par dynastie, et non règne par règne, tant les canons demeurent stables sur de très longues périodes, gravés dans les esprits comme dans la pierre. Ainsi, sous la IIIe dynastie, les physionomies sont-elles empreintes de sévérité et d'un réalisme saisissant. A cela s'oppose la norme de la IVe dynastie, où les figures gagnent en rondeurs juvéniles, le détail anatomique perdant en consistance. Des sourires béats animent les faces. Indice d'un bien-être politique ou simple contre-pied de l'art de l'époque précédente ? |
| A la Ve dynastie, les visages se font plus mûrs, plus austères. Une ride légère serpente à l'aile du nez, la narine se fronce. Les plis de la peau envahissent les corps. Le sens du modelé est à son apogée. Sous la VIe dynastie, la rondeur avenante s'incarne à nouveau, tandis qu'un certain maniérisme, jusqu'alors inusité, pince les traits. Sur des têtes assez grosses, les yeux s'agrandissent et la taille s'étrangle, les phalanges s'effilent. On ignore les causes de ces mutations. D'aucuns les pensent religieuses. Toujours est-il que le dernier style de l'Ancien Empire a survécu. Il a inspiré les chefs-d'oeuvres inaugurant le Moyen Empire. |
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L'Art égyptien au temps des pyramides,
Paris, Grand-Palais, jusqu'au 12 juillet. Tous les jours sauf le mardi. Tél : 01.44.13.17.17. Métro Champs-Elysées-Clémenceau. La réservation de la visite de l'exposition peut se faire, notamment, par téléphone (0 803 808 803), par Minitel (3615 Billetel ou 3615 FNAC) ou encore via Internet (http ://www. fnac. fr). Catalogue édité par la Réunion des musées nationaux. 451 pages, 290 francs jusqu'au 12 juillet, 340 ensuite. |
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