Regards Mai 1999 - Hors-sujet

Europe
Européens, attention! L'Amérique vous regarde.

Par Françoise Amossé


Entretien avec Tom Bishop

En 1993, il est lauréat du grand prix de l'Académie française pour le rayonnement de la langue française. Mi-Américain à Paris, mi-Parisien à New York, Tom Bishop effectue des aller et retour depuis quarante ans d'une rive à l'autre de l'océan. Là-bas, il s'évertue à faire connaître la culture française, enseignant la littérature, puis présidant La Maison française (1959-1964). En 1978, il dirige l'Institut d'études françaises, où il anime depuis lors le département français. Il est l'auteur de plusieurs livres. A l'occasion d'un hommage rendu par un admirateur du Monde (1) et d'un article pédagogique sur l'exception culturelle française, à destination de lecteurs américains, nous l'avons rencontré.

 

Exception culturelle

L'exception culturelle, j'y crois parce que la culture ne peut pas être un produit. Parce qu'on n'est pas encore dans le meilleur des mondes possible, je comprends que les pays jouent la concurrence économique. Mais traiter la culture comme une marchandise n'est pas acceptable, parce que chaque pays, chaque peuple, investit ce qu'il y a de plus profond en lui dans la culture, qui est sa raison d'être, sa conscience. L'enjeu, c'est l'audiovisuel. Personne ne chicane trop sur les livres, ils ne dérangent personne. C'est toujours la bataille de la télévision et du cinéma, eux-mêmes produits culturels dans le meilleur sens – et dans le pire des sens. Chaque pays a le droit, le devoir, de protéger une production nationale. Il y a le rouleau compresseur américain. C'est compliqué. Le cinéma américain est populaire. Personne n'est jamais très content du système des quotas. Il faudrait permettre à chaque pays qui le souhaite d'encourager son industrie cinématographique, de la subventionner, comme c'est le cas en France. Les subventions pour le cinéma existent un peu partout. Il me semble que la notion française d'exception culturelle consiste à exprimer le souhait d'avoir un cinéma de production nationale et à le subventionner sous différentes formes. Cela me semble logique et personne ne devrait l'empêcher. Il y a quatre ou cinq ans, l'opposition de l'industrie américaine du cinéma à ce système me paraissait fort mal à propos. L'Amérique a déjà une telle part de marché ! C'était à la limite du grotesque. Dans des pays comme la Grande-Bretagne où les Etats-Unis ont 50% ou 60 % des parts de marché du cinéma, c'est gênant. La télévision et le cinéma devraient avoir le moyen de s'exprimer.

Mais je ne pense pas que cette affaire soit tout à fait terminée parce qu'il n'y a pas eu de conclusions très nettes. Il y a simplement eu acceptation à court terme de l'idée d'exception culturelle. La France a été isolée par rapport à son insistance d'exception culturelle. Les autres pays n'avaient pas d'exigence, mais la France a réussi à les entraîner. Cette affaire va-t-elle rebondir ?"

 

Culture européenne

Aujourd'hui, se crée une conscience européenne. Mais je ne vois pas naître une culture européenne. Pour le moment, il semble que la richesse culturelle de l'Europe réside en la diversité de ses cultures. Tout comme existe une diversité culturelle française, comme jamais. Il faut entendre ce qui se passe dans la musique avec ses influences beur, maghrébine, africaine ! Mais l'Europe est une construction encore jeune... Il reste à souhaiter que l'Europe politique, économique fasse l'unanimité. Mais, sur le plan culturel, ne cherchons pas à créer une Europe artificielle. La culture, c'est différent. Des effets de nivellement peuvent se produire. Je souhaite qu'il n'y en ait pas trop. Dans le domaine du cinéma, une voix forte et précise se fait entendre, celle du cinéma français. Notamment les films tournés par des femmes. Sous-titrés dans une autre langue, ils demeureront films français. Tant mieux. Si cette variété d'expression se maintient, l'Europe sera plus riche. La part d'héritage cohabite avec la diversité culturelle des uns et des autres, c'est une évidence."

 

Echanges et passerelles

En Amérique, la culture française est certainement trop mal connue, mais connue malgré tout, plus que la culture de tout autre pays étranger. Elle irrite cependant souvent. Dans le domaine de la philosophie, la déconstruction par exemple a fait des ravages dans les universités. Pendant quinze ans, dans les départements d'anglais, de littérature générale, tout était lu d'abord à travers une grille post-structuraliste foucaldienne, puis derridienne. Irritations, jalousies, refus... Les réactions étaient diverses, comme un signe de vitalité. En sciences humaines et philosophie, la culture française constituait la plus grande référence, ces vingt dernières années. Dans le domaine de la peinture, très peu de plasticiens étaient reçus et montrés aux Etats-Unis. C'est moins le cas. Du côté du théâtre, dans la mesure où la richesse française se situe surtout dans la mise en scène, le théâtre s'exporte moins bien.

Le cinéma est apprécié par un cercle très restreint, dans les grandes villes où l'on voit surtout là les films étrangers. Un festival de films français vient de se tenir à New York, avec beaucoup de succès, mais ce succès ne sort pas de là. C'est un problème de distribution. L'innovation architecturale, scientifique, technique est fort mal connue alors que la France est en pointe, notamment dans les transports. En sens contraire, la culture américaine scientifique et la culture populaire sont appréciées. La littérature est largement traduite. Autrefois, on voyait beaucoup de groupes de théâtre, avec beaucoup d'inventivité, du théâtre expérimental. Des gens comme Forman, Wilson, il n'y en a plus à New York. Aujourd'hui, l'intérêt de la France se ramène à l'Europe, l'accent est mis sur la culture européenne, aux dépens de l'américaine. Mon avis personnel ? C'est très bien. Il est normal que les Européens se penchent sur eux-mêmes et veuillent connaître leurs cultures. Qu'un Italien mette en scène, en France, une pièce russe, voilà qui est européen".


1. Christian Delacampagne, le Monde des livres, 26-02-99.

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