Regards Mai 1999 - La Planète

Traite négrière
Abolir l'humiliation

Par Marcel Rosette*


L'an dernier, la France célébrait le 150e anniversaire de l'abolition de l'esclavage. mais un étrange silence plana sur la traite négrière transatlantique, ce commerce d'esclaves noirs qui précéda la colonisation.

 

Durant quatre siècles, le monde blanc a arraché à leurs villages africains entre 50 et 100 millions d'hommes, de femmes et d'enfants, organisant ainsi la plus vaste déportation de population de l'histoire.

Il s'agissait du fameux "commerce triangulaire" né au XVe siècle : partis d'Europe, les navires des négriers blancs faisaient escale en Afrique occidentale pour troquer des armes contre des esclaves noirs que l'on transportait ensuite par bateaux pour les vendre aux Amériques à d'autres hommes blancs contre du sucre, du café, du coton, du tabac et d'autres marchandises exotiques.

 

La source la plus abondante de richesses

Cette entreprise économique fonctionnait avec la garantie des finances gouvernementales et avec la bénédiction des autorités religieuses qui envoyaient des missionnaires sur place.

Au XVIIIe siècle, la traite négrière fut le moteur de l'économie mondiale. En 1784, la Chambre de commerce de Nantes déclarait : "Le commerce d'Afrique est le plus intéressant du royaume, la source la plus abondante des richesses qui entrent dans l'Etat".

Voltaire, ce grand homme des Lumières, détenait des parts dans une société négrière de Nantes. Des hommes comme Lamartine et Montalembert impulsaient le mouvement abolitionniste tandis que Bossuet affirmait qu'abolir l'esclavage serait "s'opposer à la sanction divine" !

On évalue à 12 millions le nombre d'esclaves africains "arrivés" aux Amériques, mais combien mouraient avant, au cours des "guerres de capture" menées par les marchands noirs, pendant les marches vers la mer, dans les camps de transit comme celui de Gorée ou d'Ouidah et enfin au cours de l'effroyable traversée dans les cales infectes des bateaux. Pour un esclave débarqué, cinq étaient morts. A leur arrivée aux Antilles, au Brésil et même aux Mascareignes, les survivants devenaient les esclaves de maîtres blancs qui les employaient principalement dans les champs de cannes à sucre. Les chaînes, le fouet, la malnutrition faisaient que le taux de mortalité dans les propriétés sucrières équivalait alors à celui des camps de concentration nazis.

Edités en 1685, les 60 articles du "code noir" de Louis XIV réglementaient l'enfer de l'esclavage. L'esclave est un "meuble" acheté et vendu avec le terrain... L'enfant d'une esclave, dès sa naissance, devient un esclave au service du maître de la mère. En bref, l'esclave n'a que des devoirs, le maître n'a que des droits, y compris de vie et de mort. A la première tentative d'évasion, le coupable avait les oreilles coupées. Après!... Certains parvenaient à prendre la fuite. Les "marrons" d'alors étaient les premiers sans-papiers.

 

Les marrons, premiers sans-papiers

Aux souffrances physiques s'ajoutaient les douleurs morales. L'humiliation permanente et multiforme conduisait souvent des esclaves à la résignation, à croire que la couleur de leur peau les rendait inférieurs aux Blancs, c'est-à-dire à accepter le racisme. Certains se suicidaient, d'autres se révoltaient. C'est ainsi que la traite négrière constitue un des chapitres les plus sombres de notre histoire.

Il est incontestable qu'une bonne part des maux actuels qu'endurent les pays africains résulte de cette colossale entreprise de brigandage. Avant la traite négrière, l'Afrique connaissait principalement la société esclavagiste, avec les "captifs" et les "hommes libres", avec une aristocratie, des rois et leurs Etats.

L'agriculture, évoluée, adaptée aux conditions tropicales, était en général séparée de l'élevage, activités propres à des groupes ethniques différents.

Mais, pour l'essentiel, l'Afrique équatoriale vivait du commerce : échanges avec le monde arabe d'or, d'ivoire, de fer, d'épices contre sel, cuivre, tissus, objets artisanaux, et même manuscrits. La traite, elle, paralysa le développement des forces productives africaines. Ce fut d'abord la saignée démographique, par la déportation de dizaines de millions d'hommes, les plus jeunes et les plus vigoureux. Marx écrivait que l'Afrique devenait : "La garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires."

En même temps, la nature de la société changeait. L'esclavage "de case" faisait place à l'"esclavage de traite". A la place des activités agricoles et commerciales, l'occupation la plus lucrative devenait la guerre pour les razzias et la vente d'esclaves dont la tête servait de plus en plus d'unité de compte. C'est ainsi que déclinèrent l'agriculture, le commerce et la société tout entière. Puis, lorsque la traite négrière entrava l'essor du capitalisme "libéral", industriel, vint le temps de la colonisation. Tandis que de nouveaux obstacles bloquaient le développement des pays africains, l'idéologie raciste, elle, continuait à servir la domination du monde blanc.

Aujourd'hui, ce même racisme subsiste encore dans les pays ex-coloniaux : le Blanc, riche ou pas, reste souvent méprisant, insolent, dominateur envers les gens de couleur et il arrive que le créole, complexé de n'être pas blanc, essaye de copier sa manière de vivre. A l'Ile Maurice, on les appelle des "faire-blanc". Alors qu'ils ont des esclavagistes parmi leurs ancêtres, les Français auraient eu une meilleure conscience des réalités de l'époque si, en célébrant 1848, "on" avait évoqué la traite négrière et précisé que c'est grâce à leurs révoltes que les esclaves ont conquis leur liberté.

 

L'étrange silence des manuels scolaires

Ne faut-il pas remarquer aussi combien les manuels d'histoire, en général, font preuve d'un étrange silence ? Combien de Français ont lu ou connaissent l'existence du "code noir" ? Sait-on que, lorsque les esclaves devenaient "libres", les maîtres colons blancs français ont obtenu du pouvoir une "indemnisation" de six millions de francs en 1849 tandis que les esclaves restaient sans terre ?

Est-il étonnant qu'aujourd'hui, en France et dans les DOM-TOM, des hommes et des femmes éprouvent des réticences et même une certaine honte à dire qu'ils sont des descendants d'esclaves noirs ? Il existe encore rancoeur, amertume et colère étouffées. Pourtant, quand sa famille a pu survivre à la traversée, se libérer de l'esclavage, construire une nouvelle vie, n'est-ce pas une aventure qui doit donner aux descendants des Noirs un sentiment de fierté ?

Certains dirigeants disent qu'il faut dépasser les débats affectés de bonne ou mauvaise conscience entre descendants des victimes et descendants des coupables ! A condition de ne pas commémorer l'abolition de l'esclavage à l'envers ! Que signifie cette commémoration quand, par exemple, en Martinique, les "békés", les familles des anciens maîtres des plantations arrivés au XVIIe siècle, restent propriétaires de 80 % des terres et contrôlent la quasi-totalité de l'économie ?

N'oublions pas ces paroles d'Elie Wiesel : "Le bourreau tue toujours deux fois, la deuxième fois par le silence".

 

Quelle réparation possible ?

Le président de la République, le gouvernement, le Parlement, les partis politiques s'honoreraient à reconnaître enfin l'esclavage mais aussi la traite négrière comme des crimes contre l'humanité. C'est ce que demandent le maire et la population de Champagney, la première commune à avoir rédigé un "cahier de doléances" en 1789.

Au moment où certains Etats africains demandent réparation, l'annulation de la dette des pays du tiers monde est plus que jamais nécessaire. A la France d'instaurer avec l'Afrique de nouveaux rapports, de coopération et de développement.

Aux organisations et partis progressistes de participer à l'initiative de l'Unesco "la route de l'esclave" afin de promouvoir les sites, monuments et lieux de mémoire liés à la traite négrière.

Aux Français de célébrer, à l'appel de l'Unesco, le 23 août de chaque année, la Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition, date de l'insurrection de Saint Domingue en 1791 et de la naissance de la première République au monde fondée par des esclaves noirs.


* Ancien sénateur- maire. Fils de mère française et de père créole mauricien descendant d'esclaves noirs.

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