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Turquie Par Françoise Amossé |
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Entretien avec Sylvie Jan* |
| Grâce à la pression internationale, Leyla Zana, ex-députée kurde, symbole de la résistance, particulièrement de celle des femmes kurdes, n'a pas été pendue. Mais elle est toujours en prison. Prison turque ! |
| Chaque résolution européenne évoquant la Turquie fait désormais mention du droit des Kurdes, c'est un pas en avant. Mais l'Europe s'engage-t-elle suffisamment ? |
| Sylvie Jan : Les députés européens se sont effectivement prononcés pour le respect des droits humains en Turquie, contre le régime répressif, mais, en même temps, ils ont voté, à l'exception du groupe de la gauche (GUE), pour l'union douanière au moment où les prisonniers politiques leur demandaient de ne pas le faire. La France entretient d'excellentes relations diplomatiques avec la dictature turque à qui elle vient de vendre des hélicoptères. Leyla Zana est devenue cependant un symbole de la résistance et particulièrement de celle des femmes kurdes enfermées dans les prisons turques, durement torturées et violées. On en est au tout début de la dénonciation des violences que ces femmes subissent. La conscience internationale se forge autour de Leyla grâce aux différents réseaux de la Fédération internationale des femmes, dont l'association Femmes solidaires, mais aussi France-Libertés, la Fédération internationale des Droits de l'Homme, Amnesty international, qui a reconnu le statut de prisonnière politique à Leyla Zana, en 1997. Elle devient une prisonnière gênante pour le gouvernement turc qui a proposé qu'elle soit libérée l'année dernière pour raisons de santé. Leyla a refusé. Elle veut être libérée avec les autres parlementaires. Les quatre prisonniers font la grève de la faim, tournante. Pour protester contre l'enlèvement d'Ocalan et l'énorme répression qui s'en est suivie : elle a donné lieu à des milliers d'arrestations, multipliées à l'occasion de la fête du Nouvel An kurde. Istamboul est devenue une quasi-capitale kurde depuis que les Turcs ont brûlé, rasé plus de quatre mille villages d'où ont dû fuir les Kurdes. Trois millions de personnes déplacées s'entassent désormais dans les banlieues de la capitale, d'Izmir et d'Ankara. Des forces militaires impressionnantes ont été déployées dans les banlieues, des milliers de Kurdes sont arrêtés. |
| La grève de la faim entamée par Leyla dénonce également l'aggravation de ses conditions de détention. Entrer dans la prison est devenue impossible aux associations comme la nôtre, comme aux parlementaires européens et du monde entier. Leyla souffre d'isolement. Elle nous a demandé de mener bataille pour obtenir cet élémentaire droit de visite. Sa famille ne peut plus la rencontrer qu'au parloir commun. Enfin, sa santé est défaillante. Lorsque Leyla est conduite à l'hôpital, c'est dans des conditions d'humiliation permanente. La grève de la faim est le seul moyen pour elle de rompre le silence, notamment celui de la presse européenne. |
| Comment expliquer l'acharnement du gouvernement turc à ne pas céder devant l'opinion publique ? |
| S.J. : Le gouvernement turc n'est pas remis en cause de l'intérieur. Il bénéficie du soutien de très nombreux nationalistes. Il est toutefois pris dans ses contradictions qui tiennent à l'opinion internationale, à Leyla elle-même. Elle devient gênante et, si elle sort, cela représentera une très grande victoire pour les Kurdes. Leyla ne cesse pas son combat pour la démocratie. Je voudrais rappeler que la pression internationale a sauvé Leyla de la peine de mort. Quand elle a prononcé son discours d'investiture, en 1993, par lequel tout député est tenu de rappeler son engagement à la constitution turque, elle a précisé qu'elle effectuait cet acte sous la contrainte, rajoutant, ce qui allait la condamner, qu'elle défendrait le droit à la reconnaissance des droits du peuple kurde, son identité culturelle, et l'amitié entre les peuples turc et kurde au sein de la Turquie. Levée de bouclier à l'Assemblée nationale, arrestation, emprisonnement et torture par décharges électriques sur le sexe : Leyla va être également condamnée à mort pour terrorisme d'Etat, accusée de séparatisme, au nom de l'article 8 de la Constitution. Six autres députés kurdes sont arrêtés avec elle. En nous rendant à chaque session de ce qui fut une parodie de procès, nous avons donné à voir au gouvernement turc et à son tribunal militaire, que cette affaire était placée sous surveillance internationale. Et Leyla n'a pas été pendue. Elle est toujours condamnée à 15 ans de prison. Avec quatre autres élus kurdes. Cependant, l'emprisonnement perdure pour plusieurs raisons. La cause kurde est restée longtemps méconnue. Les Kurdes ne sont pas une petite communauté. Ces seize millions de personnes forment un peuple. Le Kurdistan a été divisé en quatre pour accaparer sa ressource pétrolière. Les habitants se sont donc retrouvés Kurdes de Syrie, d'Irak du Nord, de Turquie et de l'Azerbaïdjan pour une raison strictement économique. Les Kurdes se trouvent donc disséminés aujourd'hui sur plusieurs pays, Turquie, Irak, Syrie, Iran, Azerbaïdjan, Arménie. Le travail d'information a fait bouger cette ignorance totale de la nature du problème kurde. Il a fallu ensuite expliquer la raison pour laquelle cette femme, Leyla Zana, était élue députée et pourquoi cette même raison la condamnait. On touchait à l'évolution politique de la Turquie qui a consenti une toute petite ouverture dans les années 90, mais qui s'est immédiatement refermée. |
| La seconde raison est la mobilisation kurde elle-même, dont les forces progressistes souffrent d'être divisées entre elles. L'intervention des femmes kurdes s'affirme de façon récente contre l'oppression turque mais aussi contre la domination masculine kurde. En s'engageant dans le mouvement de libération nationale, elles se libèrent elles-mêmes de tabous machistes ancestraux. Elles ont encore un long chemin devant elles. Les femmes kurdes jouent un rôle important au sein du mouvement de résistance, dans les montagnes, les grandes banlieues ou les prisons. Depuis la tenue du Congrès mondial de la Fédération démocratique internationale des femmes (FDIF), en novembre dernier, une jeune femme kurde de 19 ans est à la direction de la Fédération. |
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* Présidente de Femmes solidaires. |