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Europe, le commerce Par Susan George* |
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| L'Europe peut-elle avoir une politique de coopération indépendante ou une politique indépendante tout court ? Une manche perdue dans le conflit de la banane... |
| Il y a une question préalable : sommes-nous oui ou non en guerre avec les Etats-Unis ? Personnellement, je réponds "oui". C'est pour cette raison que je suis heureuse de l'existence de l'euro, même si je déplore les politiques d'austérité qui ont été suivies pour que cette monnaie commune voie le jour. Sans elle, aucun pays européen n'aurait résisté à terme aux assauts du dollar. |
| Directement ou indirectement, à travers les institutions internationales telle l'Organisation mondiale du commerce, les Etats-Unis cherchent à interdire à l'Europe toute velléité de politique indépendante. L'Accord multilatéral sur l'investissement (AMI) était destiné entre autres à démolir les institutions de la social-démocratie et le Welfare State. Cet accord va selon toute vraisemblance refaire surface à l'OMC à la fin de l'année. L'ex–et sans doute futur commissaire Sir Leon Brittan, allié fidèle des USA depuis toujours, fait du forcing pour qu'il en soit ainsi et le gouvernement français y est d'ailleurs favorable. |
| La politique du FMI sous influence |
| En attendant, la décision du panel OMC concernant le litige Europe-USA sur la banane n'est autre qu'une abrogation de la Convention de Lomé. Cette Convention, que l'Europe a signée en 1976 avec les pays dits ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique), n'allait pas très loin mais donnait au moins quelques avantages à ces pays pour leurs exportations. C'en était trop pour Chiquita Brands (l'ex-United Fruit) qui, moyennant contribution aux coffres du parti démocrate, a obtenu que les USA portent plainte à l'OMC. Les petits producteurs de bananes ne pourront pas diversifier leurs exportations et perdront leur revenu. Tant pis pour eux. Et dans un mois, il est probable que nous, Européens, recevrons l'ordre, toujours de l'OMC, de manger du boeuf US aux hormones. |
| Le Secrétaire au Trésor américain Robert Rubin annonce que le FMI – pourtant une organisation intergouvernementale – ne fera à la Russie qu'un prêt juste assez substantiel pour que ce pays puisse continuer à verser le service de sa dette, mais pas un centime de plus. L'Europe ne semble pas avoir été consultée à ce sujet, tant il est évident que les USA doivent seuls décider de la politique du FMI. Et je n'aborde même pas le sujet de l'OTAN et de la guerre actuelle. |
| Citoyens européens face au tout-marché |
| Autrement dit, si l'Europe a une volonté d'indépendance, elle l'a assez bien cachée jusqu'ici. Si elle veut sauver le Welfare State, il faut qu'elle initie un mouvement pour taxer les transactions financières et le capital international, qu'elle tienne tête aux compagnies transnationales. Il faudrait qu'elle refuse que le contenu de l'AMI soit transféré à l'OMC. Si elle veut avoir une politique étrangère indépendante, en particulier vis-à vis du Sud, il faudrait qu'elle le fasse valoir dans toutes les instances internationales. |
| Les dirigeants européens ne semblent avoir aucune conscience de cette guerre non-déclarée avec les USA et de ce fait aucune capacité à initier les mesures qui seraient pourtant urgentes. Ce sera aux citoyens européens, à travers des campagnes comme celle qui a mené à la défaite de l'AMI à l'OCDE de leur faire comprendre que nous refusons la politique du tout-marché et la domination de l'hyperpuissance américaine. |
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*Présidente de l'Observatoire de la mondialisation, directrice associée de l'institut transnational d'Amsterdam. |