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Europe, l'emploi Par Françoise Amossé |
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Entretien avec Emilio Gabaglio* |
| Pour le leader de la Confédération européenne des syndicats, "la crédibilité de la construction européenne se joue sur la capacité à créer de la croissance et de l'emploi". Or, les gouvernements de l'Union européenne n'ont pas amorcé le virage nécessaire. Et le patronat tarde à investir les profits retrouvés. |
| Tous les sommets européens inscrivent l'emploi à leur ordre du jour. En êtes-vous satisfait ? |
| Emilio Gabaglio : Vous avez raison de dire que la lutte contre le chômage est devenue un objectif européen. Pour en arriver là, il aura fallu un certain effort de notre part. C'est en effet grâce à la mobilisation syndicale que de nouvelles compétences de l'Union européenne ont été obtenues, au sein du Traité d'Amsterdam, concernant la politique de l'emploi. Nous sommes loin d'être satisfaits car, hormis une certaine stabilisation du chômage ces derniers mois, un changement de cap n'est pas encore perceptible. Les lignes directrices d'emploi essaient d'encadrer d'une façon plus active les politiques. Mais l'indispensable tournant, sans lequel il n'y aura jamais une véritable politique européenne de l'emploi, n'est pas pris. Or, les conditions d'une politique économique expansive sont réunies. L'inflation n'est plus un problème : la décision de la Banque centrale de réduire les taux directeurs le confirme. La relance de l'activité économique doit être soutenue par des politiques coordonnées des Etats membres de l'Union. Si de telles décisions n'entrent pas en vigueur, malgré l'intérêt renouvelé des gouvernements pour l'emploi, le chômage ne sera pas attaqué. |
| Donnez-vous par là votre définition de l'Europe sociale ? |
| E.G. : L'Europe sociale, c'est une Europe capable d'apporter sa contribution au développement de l'emploi, la grande question à laquelle nous sommes confrontés, une fois l'élément de stabilité économique atteint, les finances publiques assainies, dans un climat politique favorable, comme c'est le cas. La crédibilité de la construction européenne se joue sur cette capacité à créer de la croissance et de l'emploi. Les Etats membres détiennent une forte responsabilité. Mais pas seulement eux. Les entreprises sont parvenues à un taux de profitabilité qu'elles ne connaissaient plus depuis vingt ans. Or, malgré des bénéfices revenus à des niveaux élevés, les investissements n'ont pas joué le jeu de l'élargissement des capacités productives, les nouvelles opportunités de croissance et d'emploi n'ont pas été saisies. Il y a eu grève des investissements. Aujourd'hui, le patronat est appelé à prouver sa volonté de participer à cette nouvelle phase de la construction européenne, passer de la stabilité à la croissance et donc à l'emploi. Le coeur de l'Europe sociale est là. Toutes les conditions sont réunies pour une nouvelle phase. |
| Vous avez approuvé l'instauration d'une monnaie unique... |
| E.G. : La CES a soutenu la monnaie unique parce qu'elle y voyait un atout pour l'avenir de l'économie européenne. Mais la monnaie unique en soi est un moyen, non une fin. La monnaie unique va-t-elle être mise au service d'une stratégie d'emploi et de croissance ? La stabilité retrouvée sera-t-elle utilisée à construire les conditions-cadre d'une politique de l'emploi plus efficace ? Il s'agit d'aller au-delà de la politique monétaire pour bâtir la composante économique et fiscale de cette union pour plus de croissance et d'emploi. Et nous attendons de la prochaine réunion de Cologne que les gouvernements en prennent acte et que l'Union s'engage en ce sens. |
| Pour une question d'efficacité, des relations nouvelles entre les champs politique et social ne sont-elles pas à inventer ? |
| E.G. : Avant le dernier conseil européen pour l'emploi de Vienne, nous avons répondu favorablement à la proposition française et allemande de pacte pour l'emploi. Si le pacte signifie que tous les acteurs, la puissance européenne, les partenaires sociaux, la commission européenne sont capables d'entamer une procédure de concertation sociale, afin que tous essaient de conclure au même constat, à la même analyse, d'accord. A l'heure actuelle, prévaut le point de vue qui fait du chômage un problème structurel et la réponse apportée, c'est plus de flexibilité, plus de déréglementation du marché du travail. Nous considérons au contraire qu'existe bien la nécessité d'adaptation et de réformes mais l'essentiel du chômage en Europe est dû à l'insuffisance de la croissance. Il faut saisir et partager la nature du constat. |
| Si cette analyse nécessite encore débat, une concertation sociale est-elle possible ? |
| E.G. : Nous souhaitons que ce schéma se réalise. Il serait intéressant qu'existe, au niveau européen, une procédure de concertation permanente qui permette au mouvement syndical et à d'autres acteurs de participer à la définition d'une autre stratégie pour l'emploi. Chacun conserverait sa propre autonomie et son propre fonctionnement pour un consensus stratégique défini ensemble afin que toutes les responsabilités et tous les moyens agissent dans la même direction. Le chômage et la précarisation du marché du travail sont les préoccupations du moment. Tout doit être mis en oeuvre pour un meilleur emploi pour toutes et pour tous. |
| Quel jugement portez-vous sur le mouvement syndical européen ? Ne faudrait-il pas procéder à quelques modifications de fonctionnement ? |
| E.G. : Vous posez la question au moment où la CES vient de conforter sa représentativité à travers l'affiliation de la CGT française, évolution fort positive qui confirme la vocation unitaire et pluraliste de la CES. Nos capacités d'expression sont plus fortes. Il n'est pas aisé cependant de réaliser un rapport de force sans large convergence d'objectifs et de volonté de la part des organisations affiliées. Désormais, dans la même zone monétaire, les pays ne peuvent plus entrer en compétition de la même façon. Mais nous risquons fort que celle-ci touche au social. Pour l'empêcher, il ne suffira pas d'introduire une harmonisation sociale. Serons-nous capables d'utiliser cette force représentative pour mieux dynamiser la politique sociale au niveau européen ? La question centrale de notre prochain congrès en juin prochain à Helsinki portera sur la coordination et la synchronisation de nos politiques revendicatives nationales pour peser plus fortement sur les plan européen et national. |
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* Secrétaire général de la Confédération européenne des syndicats. |