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Cité Par Michel Fize* |
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| Il n'y aurait, selon une vieille tradition psycho-médicale, qu'adolescence en crise, qu'adolescents révoltés ou déprimés. Le temps n'est-il pas venu de chasser ces mauvaises idées "scientifiques", de bousculer, au nom du "principe de réalité" si cher aux psychanalystes, cet outrage fait à toute une classe d'âge ? |
| Non, décidément, la crise d'adolescence n'appartient pas à l'ordre naturel des choses. Elle n'est ni fatalité, ni nécessité. En dépit de circonstances sociales défavorables, il est des adolescences paisibles. Elles inquiètent souvent, tant l'idée de crise est enracinée. L'adolescent est alors sommé de faire "sa" crise comme l'enfant ses premiers pas ou sa première dent. "Vous rendez-vous compte, me dit un jour une mère d'un garçon de 17 ans, mon fils n'a toujours pas fait sa crise, s'il la fait à quarante ans, ça va être épouvantable !" |
| Une grande partie du malentendu vient de la confusion entre adolescence et puberté, celle-ci étant énoncée comme période de "troubles", voire de violence. S'il est vrai que la puberté signifie modifications physiques et psychiques, dont l'importance n'est pas contestable et la gestion parfois délicate, elle n'est pas, par nature, cette "tempête" qu'évoquait le psychologue américain Stanley Hall, au début du siècle. Et si puberté rime avec sexualité, celle-ci n'est pas nécessairement "problématique". C'est parce que la société ne reconnaît pas aux adolescents un véritable droit à la pratique sexuelle qu'elle en rend l'exercice délicat et toujours culpabilisant. |
| L'adolescence est en réalité un phénomène global. Elle a sa composante biologique. Elle a aussi sa dimension sociale et culturelle. L'adolescence est aussi faite de groupes d'âges, réunis autour de pratiques spécifiques : sportives, musicales, artistiques. Elle est plurielle autant que singulière. Sociale autant que pubertaire. En ce dernier sens, l'adolescence apparaît comme une catégorie sociale dominée, sans droits, sans responsabilités. Telle est, à notre avis, l'origine des difficultés relationnelles entre le monde adulte et le monde adolescent. |
| Ce qu'on nomme "crise d'adolescence" n'est qu'une crise majeure de la responsabilité sociale. L'adolescent "s'oppose" moins qu'il ne "s'affirme", rejette moins la pensée du parent, de l'enseignant... qu'il n'affirme la sienne propre. C'est précisément parce qu'est niée cette différence, non acceptée la perte de maîtrise de l'adulte sur l'adolescent, qu'est annoncée l'idée de crise. Idée, au demeurant, fort rassurante pour des adultes soumis eux-mêmes à la crise du milieu de la vie. Sauf donc à considérer que tous les âges de la vie, depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse, sont synonymes de crise, aucune raison ne fonde le fait que l'adolescence serait l'âge de l'existence plus problématique que les autres. |
| Eliminons les mauvaises herbes de la vie sociale et économique : carences familiales, échecs scolaires, chômage, mais aussi pression éducative, pression économique, nous supprimons, du même coup, des occasions d'affrontement entre générations. Donnons aux adolescents des responsabilités sociales, les droits du citoyen, accordons-leur une véritable confiance, nous réduirons ainsi la fameuse crise. Nous mettrons fin à cette peu glorieuse fable des temps modernes. |
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* Sociologue au CNRS. Dernier ouvrage paru : Adolescence en crise ? Vers le droit à la reconnaissance sociale, Hachette éducation, 1998. |