Regards Mai 1999 - Lectures

Arts du temps
Le Goff au Paradis

Par Jackie Viruega


Simultanément publiés chez Gallimard, une édition de plusieurs textes de Jacques Le Goff, jalon supplémentaire dans son impressionnante bibliographie et un recueil en hommage à l'oeuvre du médiéviste. Et à l'homme.

 

Un autre Moyen Age.

Aux XIe et XIIe siècles, les valeurs de l'Occident chrétien médiéval descendent sur la terre après avoir plané au ciel. Une vision optimiste de l'homme l'emporte désormais, après celle, pessimiste, qui avait dominé du IIe au Xe siècles. De malédiction et pénitence, le travail devient instrument de rachat et de salut. Le temps "n'appartenait qu'à Dieu" : voilà que le marchand se l'approprie et que le temps des horloges se substitue au temps des clercs. La culture médiévale reconquiert le rêve. Les hommes s'approprient l'au-delà, en inventant le Purgatoire entre le ciel et l'Enfer. Au XIIIe siècle s'élabore aussi une justification du rire, jusque-là réprimé : autant de signes d'une conversion au monde terrestre.

Textes de Jacques Le Goff réunis sous le titre Un autre Moyen Age : "Pour un autre Moyen Age", temps, travail et culture en Occident (18 essais) ; "l'Occident médiéval et le temps" ; "l'imaginaire médiéval" ; "la Naissance du Purgatoire" ; "les Limbes" ; "la Bourse ou la vie" ; "le Rire dans la société médiévale", Gallimard Quarto, 1999, 1400 pages, 150F.

 

L'Ogre historien.

Le titre de cet ouvrage (1) consacré à Jacques Le Goff est un clin d'oeil à son essai d'ego-histoire (2) et un hommage à Marc Bloch qui écrivait en 1941 : "Le bon historien ressemble à l'ogre de la légende. Là où il flaire la chair humaine, il sait que là est son gibier" (3). Cette sorte de biographie, co-écrite à vingt, retrace le parcours du médiéviste, éclairant ses (nombreux) objets d'études. Jacques Revel et Jean- Claude Schmitt, qui ont rassemblé les textes, assurent au lecteur qu'il ne s'agit pas de "mélanges", ces recueils de contributions élogieuses qu'il est d'usage "dans la tribu universitaire d'offrir à un collègue (renommé !) parfois devenu un ami". ça l'est un peu quand même, pourquoi s'en défendre ?

La métaphore culinaire ordonne habilement l'ouvrage. L'ogre, l'appétit, la cuisine en constituent les repères et les articulations. Le Goff, dans la peau de l'ogre, "parle de son Moyen-Age, il en retrouve les gestes, il en côtoie les hommes de chair et de sang qu'il saisit à bras le corps". Tour à tour chantre de la "Nouvelle histoire", président de l'Ecole des hautes études, l'un des principaux inspirateurs des Annales, animateur pendant plus de deux décennies des "lundis de l'histoire", il est avant tout enseignant. Sa passion. Pendant plus de trente ans, il a animé son séminaire, qui prenait des intitulés successifs, qui se tenait à des adresses différentes au gré des pérégrinations de l'Ecole. Mais pour rien au monde il n'aurait voulu manquer son rendez-vous hebdomadaire, qui n'a laissé "indifférents ni ses étudiants ni ses auditeurs." Qu'on en juge : "Quel spectacle en vérité ! Le voici qui tire ses dossiers d'une grosse serviette de cuir débordant de livres et de feuilles de papier, avant de poser sa pipe sur la table où elle ne tarde pas à être enfouie sous une avalanche de notes. De celles-ci émerge une feuille sur laquelle il a préparé un plan pour la séance du jour. Mais le déroulement prévu sera vite oublié..."


1. L'Ogre historien, Autour de Jacques Le Goff, Gallimard, décembre 1998, 120F.

2. "L'appétit de l'histoire", Pierre Nora (ed), Essai d'ego-histoire, Paris, 1987.

3. Apologie pour l'histoire, 1941.

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