Regards Mai 1999 - Lectures

L'esprit livres
Les ouvriers et la politique

Par Gérard Streiff


Cette conférence de Jacques Capdevielle, directeur de recherche à la Fondation des Sciences politiques, donnée dans le cadre des "Lundis du Cevipof (Centre d'étude de la vie politique française)", part des résultats des législatives de 1997 : 28 % des ouvriers avaient voté PS, 24 Front national, 19 RPR/UDF et 15 % PCF. "Comment en est-on arrivé à cette situation ?".

L'auteur fait l'historique d'une sorte de désaffection des ouvriers à l'égard de la politique, plus particulièrement à l'égard du vote communiste, depuis les années cinquante. Il revient sur le débat qui traversa les années cinquante-soixante – ouvriers embourgeoisés ou nouvelle classe ouvrière – et sur l'exception française que constitue l'existence d'un fort parti communiste. Il examine ce qu'il appelle "les ambiguïtés de mai-juin 1968", c'est-à-dire le décalage entre les interprétations du mouvement et les attentes des ouvriers, la contradiction qui existait aussi entre la désunion dans les luttes et l'union dans les urnes. Il montre l'évolution de cette population lors de l'entrée dans la crise et de la rupture de l'union de la gauche, dont les péripéties ont été suivies, estime-t-il, avec "une relative indifférence des Français en général, des ouvriers en particulier". Il analyse les retombées du "brouillage mitterrandien" et de l'implosion des pays de l'Est sur le monde ouvrier, "un continent réduit et morcelé". Il émet enfin, prudemment, quelques pistes sur le comportement politique des ouvriers "demain".

Au fil des pages, d'ailleurs, on peut suivre le "rééquilibrage" à gauche du vote ouvrier, à travers les élections (législatives, européennes ou présidentielles) de 1973, 1978, 1979, 1981, 1984 : sur 100 personnes dont le chef de ménage est ouvrier, le pourcentage de ceux qui votent pour le PCF est le suivant : 37 %, 36, 34, 28, 18 ; pour le PS, il s'agit de 27, 27, 28, 30 puis 25.

L'axe de l'étude de Jacques Capdevielle, ce sont "les raisons de la crise des forces politiques et syndicales qui organisaient traditionnellement la classe ouvrière, accompagnant ou précédant ainsi les friches industrielles de véritables friches politiques sur lesquelles le Front national a pu s'implanter et prospérer".

Il part de l'hypothèse "que cette évolution politique ne renvoie pas qu'aux évolutions économiques et sociales du monde ouvrier et, plus largement, du marché du travail et de la société française. Elle renvoie aussi aux carences et aux responsabilités des organisations politiques et syndicales de la classe ouvrière".

Il précise qu'il ne s'agit pas "de décerner ici blâmes et satisfecits, mais de s'interroger sur le caractère inéluctable ou non de cette évolution, et sur son irréversibilité".

 

Jacques Capdevielle,
Les Opinions et les comportements politiques des ouvriers : une évolution inévitable ? Irréversible ?,
Cahiers du CEVIPOF, n ° 61, 160 p., 90 F

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