Regards Mai 1999 - Les Idées

Histoire
Mouvement social et sciences sociales, une rencontre difficile

Par Eustache Kouvelakis*


La vague d'ouvrages à afficher une véritable ambition de recherche conforte l'impression d'actualité maintenue autour du vaste mouvement social qu'a connu la France en novembre-décembre 1995, la plus importante mobilisation par certains aspects depuis Mai-68. Mais est-ce suffisant ?

 

Qui se souvient du vaste mouvement social qu'a connu la France en novembre-décembre 95 ? La question peut sembler paradoxale tant l'événement est proche et ses effets encore présents dans la conjoncture sociale et politique : nul besoin de lumières particulières en matière de sociologie politique pour se rendre compte de ce que, pour nous limiter à quelques indices, la défaite-surprise de la droite dans les urnes en juin 1997, l'impact des luttes qui ont vu le jour ces trois dernières années (tout particulièrement celles des chômeurs) et le tournant anti-pensée unique dans le débat d'idées doivent à la vaste mobilisation populaire de l'automne 95, la plus importante par certains aspects (les manifestations, la diffusion dans le territoire national) depuis Mai-68. La première gerbe d'ouvrages à afficher une véritable ambition de recherche conforte cette impression d'actualité maintenue (1).

Et pourtant, S. Béroud, R. Mouriaux et M. Vakaloulis, co-auteurs et contributeurs de deux de ces ouvrages, n'ont sans doute pas tort de souligner le "refoulement" dont elle fait l'objet parmi la communauté scientifique, refoulement qu'ils mettent en rapport avec la capacité de scission dont cet événement hautement conflictuel demeure investi (2). Des proches de P. Bourdieu avaient, de leur côté, attribué cette relative amnésie à des causes plus politiques (3) : une fois arrivée au pouvoir, la "gauche plurielle" se serait empressée de faire oublier ce qui avait grandement contribué à l'y conduire et qui, du reste, explique pour une large part la bienveillance dont l'équipe gouvernementale actuelle continue de bénéficier dans l'opinion. Constat qu'il conviendrait de nuancer, y compris en ce qui concerne le champ des médias et de la politique institutionnelle : la visibilité dont bénéficient d'emblée certains mouvements sociaux (par exemple celui des chômeurs), ou même certaines figures emblématiques (P. Bourdieu), mais aussi, dans un autre registre, le besoin ressenti par les communistes, l'une des composantes de la gauche plurielle, de donner à leur liste européenne une forte coloration "mouvement social", représentent, au-delà même de la diversité des appréciations auxquelles ils peuvent donner lieu, autant de symptômes qui témoignent à leur façon de l'inscription durable de l'automne chaud de 1995 dans les rapports de force constitutifs de la période en cours.

 

Refaire du "social" l'instance de pacification des foyers éclatés de conflictualité ?

En fait, pour nous limiter à décembre 95 comme objet d'étude théorique, il est possible de distinguer deux temps dans la perception du phénomène, qui correspondent à des stratégies interprétatives opposées : dans un premier temps, "à chaud" pourrait-on dire, paraissent des ouvrages à vocation plutôt "idéologique" qui se situent dans un spectre allant du rejet plus ou moins nuancé de son caractère "corporatiste" (Touraine et ses collaborateurs) (4) à la prise en compte, d'inspiration "républicaine" ou réformatrice, de sa portée anti-libérale et de son exigence d'un nouveau contrat social et d'une citoyenneté redéfinie (Le Goff, Caillé, Minvielle et Vaquin) (5). De manière significative, cette première flambée sera suivie d'un silence qui dure jusqu'à aujourd'hui comme si, un moment bousculé par l'irruption d'un événement conflictuel, le regard sociologique avait vite fait de retrouver les postulats qui sont, de manière dominante, les siens depuis les années 70 : le dépassement du conflit capital/travail entraînerait dans son sillage celui des luttes sociales, ou les déporterait radicalement vers la sphère du hors travail. Les clivages actuels délimiteraient alors essentiellement des zones d'"exclusion" dont l'émergence ramène tout naturellement aux retrouvailles de la sociologie avec le vieux fonds "solidariste" qui a présidé à sa formation en tant que discipline autonome en France (6). "Recréer du lien social" sur les décombres des anciens antagonismes, en d'autres termes, refaire du "social" l'instance de pacification des foyers éclatés de conflictualité, tel serait le mot d'ordre que décembre 95 aurait, mais pour un bref moment seulement, remis en question.

C'est donc une tendance lourde des sciences sociales que doivent affronter les ouvrages de la "seconde vague" de parutions que nous évoquions au début de ces lignes. Parfaitement conscients de l'enjeu, leurs auteurs ont pris le recul temporel qui permet l'enquête approfondie, la remise en perspective historique, la vérification des hypothèses émises. Il en résulte, tout d'abord, un ensemble d'études locales qui cernent de près certains points forts de la mobilisation populaire de décembre 95 : les enquêtes de S. Béroud et J. Capdevielle à Marseille, de J.-P. Martin dans l'Hérault et de C. Leneveu à Nantes rendent compte de l'ancrage profond du mouvement dans des territoires déterminés et dans la singularité de leurs expériences de luttes récentes ou plus anciennes, leur configuration spatiale, leur mémoire des mobilisations populaires : rôle décisif du clivage CGT/FO (et de son dépassement partiel) à Marseille, prégnance de la tradition du Midi rouge en pays biterrois ou de l'anarcho-syndicalisme d'action directe à Nantes. Ces monographies sont complétées par des contributions qui s'attachent à recueillir la parole des acteurs (H. Desbrousses et B. Pelloile) et par des études, de facture "sciences po" plus traditionnelle, qui dissèquent la perception du mouvement par les médias et les politiques (S. Levêque, N. Haudegand).

 

Une multiplicité de pistes qui appellent à une poursuite de la recherche

Plutôt qu'à une synthèse ou une hypothèse d'interprétation globale, ces matériaux ouvrent sur une multiplicité de pistes qui appellent à une poursuite de la recherche. Néanmoins quelques lignes de force se dégagent clairement. Faute d'espace, nous n'en signalerons qu'une seule : l'ancrage du conflit dans les réalités du travail salarié. Ainsi, S. Béroud et J. Capdevielle mettent en évidence le caractère décisif de la référence au "métier" et plaident de manière convaincante pour une approche déculpabilisée de cette dimension corporative – à la charnière de la singularité des revendications et de la participation à un mouvement d'ensemble – en tant que préalable nécessaire à la reconstruction d'une capacité d'action collective du monde du travail. M. Vakaloulis resitue pour sa part le mouvement de décembre 95 dans les tendances contradictoires libérées par la remise du compromis social de l'après-guerre et la "modernisation régressive" dont la société française a été, à l'instar d'autres pays, le terrain d'expérimentation au cours des années 80-90.

Sans doute, en l'absence d'hypothèses interprétatives fortes, et qui pourraient par exemple rendre compte à la fois de la rupture initiée par ce mouvement et de l'étiage exceptionnel atteint par la conflictualité sociale au cours de la période qui entoure décembre 95, la lecture des ces ouvrages laisse poindre une certaine insatisfaction. Il n'en reste pas moins qu'à l'image du caractère fondamentalement inachevé de son objet, cette rencontre entre la recherche et le récent mouvement social nous livre là une première moisson riche en promesses qui ne demandent qu'à être tenues.


* Chargé d'enseignement en sciences politiques à l'université de Paris-VIII-Saint-Denis.

1. Par ordre chronologique de parution : le Souffle de décembre, ouvrage collectif sous la direction de S. Béroud et de R. Mouriaux, Editions Syllepse, Paris, 1997, 207 p., Faire mouvement. Novembre-décembre 1995, ouvrage collectif sous la direction de C. Leneveu et M. Vakaloulis, PUF, collection Actuel Marx Confrontation, Paris, 1998, 315 p., S. Béroud, R. Mouriaux, M. Vakaloulis, le Mouvement social en France. Essai de sociologie politique, La Dispute, Paris, 1998, 223 p. Signalons également la brochure publiée par des membres du collectif Raisons d'agir (J. Duval, C. Gaubert, F. Lebaron, D. Marchetti, F. Pavis), à l'objectif plus circonscrit (le "complexe médiatico-intellectuel"), le Décembre des intellectuels français, Liber-Raisons d'agir, Paris, 1998, 125 p.

2. Le Mouvement social en France..., op. cit., p. 13.

3. Le Décembre des intellectuels, p.7.

4. A. Touraine, F. Dubet, D. Lapeyronnie, F. Khoroskavar, M. Wievorka, le Grand Refus. Réflexions sur la grève de décembre 1995, Fayard, Paris, 1996, 320 p. La contribution de F. Khoroskavar à cet ouvrage serait plutôt à classer dans le second pôle.

5. A. Caillé, J.-P. Le Goff, le Tournant de décembre, La Découverte, Paris, 1996, 165 p., Y. Minvielle, H. Vacquin, le Sens d'une colère. Chances et perspectives, novembre-décembre 1995. Stock, Paris, 1996, 294 p.

6. Cf. l'article de B. Karsenti "Eléments pour une généalogie du concept de solidarité", Futur antérieur, n° 41-42, 1997-98/2.

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