Regards Mai 1999 - Les Idées

Histoire
Le drame des bluets

Par Bernard Muldworf*


Voir aussi Testament, héritage et regrets

Le docteur Fernand Lamaze fut le pionnier, en France, de l'accouchement sans douleur. Cette aventure s'est tragiquement terminée par la mise à l'écart brutale du praticien et sa mort. Un épisode de l'histoire communiste de France.

 

Le docteur Fernand Lamaze était un accoucheur-gynécologue, un obstétricien, qui s'était acquis une grande notoriété par son sens clinique et ses qualités relationnelles. C'était aussi un humaniste, un esprit de progrès. Il a été ainsi amené à devenir chef de service de la maternité du centre de santé des Métallurgistes en 1947, à l'incitation de son ami, le chirurgien Pierre Rouquès (l'un des chefs du service de santé des Brigades internationales de la Guerre d'Espagne). Ce Centre de santé, dispensaire de consultations avant la guerre, s'était développé dans la foulée de la Libération en s'adjoignant un service de chirurgie et une maternité.

Lors d'un voyage en Union soviétique en 1951, le Dr Lamaze prit connaissance de ce qui allait devenir la Méthode psychoprophylactique d'accouchement sans douleur (ASD). Curieux de tout ce qui pouvait améliorer l'accouchement des parturientes, il se mit, à 60 ans, comme il le disait, à devenir un élève et un expérimentateur. Le vieil adage, "Tu enfanteras dans la douleur", était depuis toujours une évidence. Il s'agissait d'une "malédiction" que, ni la morale, ni la religion n'étaient disposées à abandonner. La malédiction était en quelque sorte le destin de la femme, condamnée à être assujettie aux manifestations biologiques de son corps. Aussi, maîtriser la douleur était une véritable révolution.

 

Une méthode de préparation psychoprophylactique qui cadre une nouvelle relation avec la parturiente

La méthode comportait deux parties : une partie pédagogique, la femme prenait connaissance de son corps et de son fonctionnement, le praticien partageait son savoir avec sa patiente ; une partie technique, l'apprentissage de méthodes de maîtrise corporelle, l'une sous la forme d'une respiration superficielle accélérée, censée, par une sorte de conditionnement positif, remplacer l'association douleur-contraction, considérée comme ayant été acquise par un conditionnement culturel, négatif. Pour l'expulsion, la dernière phase de l'accouchement, c'était l'apprentissage d'une méthode de poussée qui accompagnait les contractions utérines. Tout ce dispositif technique reposait sur une sorte de "pavlovisme" primaire, parce que la dimension psychologique voire même psychanalytique en était absente, a priori. Cependant, tout cet ensemble éducation-apprentissage créait un climat de confiance, et demandait ainsi, en quelque sorte, aux soignants de faire du "relationnel" malgré eux.

L'USTM (Syndicat CGT de la Métallurgie de la région parisienne), qui gérait alors plusieurs oeuvres sociales, appuya avec enthousiasme et efficacité la mise en pratique du projet du Dr Lamaze à la maternité du Centre de santé. Pour deux raisons : d'abord, il y a toujours eu une tradition féministe dans le mouvement ouvrier français, avec des limites, notamment les résistances dans le début de la contraception ; ensuite, à quelques années de la Libération, l'idéalisation forcenée de l'URSS gardait toute sa puissance, tout ce qui venait de là-bas était nécessairement positif, si bien que l'action pour la mise en pratique de "l'ASD" prenait un caractère politique et militant.

Le succès a été stupéfiant. L'analgésie psychologique, ou psychophysique était toujours au rendez-vous, avec des résultats variables, mais en général très encourageants. Fernand Lamaze, du fait même de son succès, fut sérieusement attaqué par "l'establishment" médical et le Conseil de l'Ordre. Il fut injurié, traité de fumiste, d'escroc : en quelque sorte, il devait payer au prix fort sa double faute, tenter de supprimer les douleurs de l'enfantement, et le faire sous les auspices d'un syndicat crypto-communiste. Cependant, le corps médical, notamment les accoucheurs se prirent d'intérêt pour sa méthode et des stages de formation étaient organisés par la maternité, une Société française de psychoprophylaxie obstétricale fut créée, avec une revue et des congrès. C'était une époque d'euphorie. Même des psychanalystes s'intéressèrent à cette pratique : Françoise Dolto, Bernard This (qui en a été un soutien passionné et très actif). Cette époque héroïque appartient, en quelque sorte, à la préhistoire.

Mais la méthode de préparation s'est développée et, actuellement, aucun accouchement ne se fait plus sans cette préparation (remboursée par ailleurs par la Sécurité sociale). Des méthodes chimiques – péridurales – ont plus ou moins remplacé la méthode psychoprophylactique. En outre, l'accouchement s'est surmédicalisé, avec l'introduction de techniques nouvelles, visant avant tout à assurer la sécurité de la mère et de l'enfant, ce qui reste une priorité essentielle. Echographie, monitoring, examen du liquide amniotique en cas de doute relatif à l'éventualité d'un mongolisme ont été difficilement intégrés dans les systèmes de préparation. Il est resté une nouvelle forme d'approche de l'accouchement, une relation étroite de l'équipe avec la parturiente, apaisante et coopérative.

Malheureusement, ce tableau idyllique se trouve entaché d'une péripétie grave, liée à la conjonction de plusieurs facteurs.L'année 1956 a vu notamment une insurrection déclenchée par la population hongroise et réprimée par les troupes soviétiques d'une façon violente.Cette histoire trouble s'inscrit dans le contexte de la déstalinisation.

 

Sur fond d'intervention soviétique en Hongrie, le travail des gestionnaires ouvriers syndicaux

Le Parti communiste français donna son accord à l'intervention soviétique, sur la base d'une analyse politique qui présentait ces événements comme une contre-révolution. Cette prise de position du PCF éclata comme une bombe, d'autant plus que certains, y compris des communistes, considéraient que la déstalinisation se faisait à dose homéopathique. Il y avait aussi en arrière-plan la guerre d'Algérie. Une manifestation antisoviétique composée de toutes les tendances politiques françaises, des socialistes à l'extrême droite, favorisa des attaques contre le siège du PCF, 44, rue Le Peletier, où certains groupuscules fascistes mirent le feu, la même chose au siège de l'Humanité, boulevard Bonne-Nouvelle. Toute cette situation conflictuelle trouva son pendant au sein de l'équipe des Bluets. Ceux qui étaient en désaccord avec l'intervention soviétique quittèrent l'équipe et, pour les communistes, le Parti. Ce clivage créa une situation de tension extrême, des anciens amis se trouvaient du jour au lendemain devenir des ennemis, etc.

Cependant, l'équipe de la maternité fut reconstituée, la préparation psychoprophylactique continua, avec des stages de formation, des débats en province, des congrès. Mais une nouvelle société de psychoprophylaxie, Société internationale, fut créée, et chacun rejoignit le camp qu'il avait choisi.

Dans ce contexte se sont déroulées les négociations entre le Dr Lamaze et la direction de l'USTM. Les conflits, les confrontations entre médecins et gestionnaires sont choses courantes dans les institutions hospitalières. Les médecins y sont représentés par le CMC (Commission médicale consultative). Cela ne crée pas de drames, on sait d'avance comment va se jouer le scénario, en général aux dépens des médecins. Déjà, à cette époque, une sorte de gestion économique rampante s'infiltrait dans les institutions de soins.

Le drame des Bluets tient au fait qu'on se trouvait dans une ambiance de camaraderie, de convivialité, de fraternité, et que ce climat s'est transformé en douche froide. Les gestionnaires "staliniens" n'ont pas pris de gants pour expliquer leur démarche à Fernand Lamaze. Ils étaient devenus des patrons, comme les autres, quasiment des "patrons de combat". Pourquoi ? L'ère de la gestion économique commençait dans les diverses oeuvres sociales de l'USTM. Les raisons en sont difficiles à préciser. Peut-être les événements de Hongrie ont-ils eu un effet négatif sur le syndicalisme CGT, qui, progressivement, fut en perte de vitesse (et en déficit de cotisations) ?

Ultérieurement, on a pu entendre l'un de ses responsables affirmer que ce n'était pas la vocation d'un syndicat de prendre en charge les institutions de santé, mais celle des pouvoirs publics. Toujours est-il que le Dr Lamaze, un homme sensible, bon, plein de finesse et de subtilité, s'est trouvé brutalement mis en face de ceux-là mêmes qui l'avaient aidé dans son entreprise de mise en oeuvre de l'ASD, et qui, en quelque sorte, du jour au lendemain, se sont révélés des interlocuteurs perfides et intraitables. Au nom de "la classe ouvrière" dont ils étaient – selon eux– les représentants. L'ouvriérisme, qui était le défaut principal du PCF, associé à une réticence à l'endroit des intellectuels, avec des réflexes de classe frustes et sauvages face au "médecin bourgeois", à qui on reprochait de trop s'occuper de sa clientèle, et pas assez des patientes de la maternité. Cette mesquinerie témoigne bien du niveau primaire de ces dirigeants "ouvriers", qui se croyaient le peuple "élu", face au médecin bourgeois habitant les beaux quartiers.

C'est une des facettes intéressantes du "stalinisme à la française". En effet, le "stalinisme", ce n'est pas seulement une ligne et une pratique politiques, ce n'est pas seulement une institution qui fonctionne à la verticale et qui fabrique du pouvoir à tous ses étages, c'est une mentalité, une psychologie. On peut être "stalinien" en politique, et ne pas l'être au point de vue psychologique (et réciproquement). L'ouvriérisme "stalinien" dotait les responsables ouvriers syndicaux d'un statut privilégié : celui des gens qui savent, grâce à quoi ils deviennent des gestionnaires rigides et bornés, et retrouvent les réflexes de classe, face à un homme dont toute la vie a témoigné de son humanisme et de son intérêt pour les plus démunis.

Fernand Lamaze n'avait pas besoin des "Bluets" pour vivre. Il aurait pu se contenter de sa clientèle bourgeoise et vivre tranquillement. Mais non, il avait une éthique, un sens aigu des valeurs humaines, une sympathie spontanée pour les humiliés et les malheureux. Il en est mort.


* Neuropsychiatre.

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Testament, héritage et regrets

Par Jean-Claude Oliva


Caroline Gutman, petite-fille du docteur Lamaze, a écrit une biographie très personnelle, tentant de reconstituer sa mémoire familiale sous le mythe du grand homme. On ne saurait le lui reprocher. C'est le propre de toute biographie de percer les mythes. Cette quête, cet exorcisme familial, tout à fait sympathique, est empreint d'une certaine fraîcheur. Sauf que le lecteur a parfois l'impression d'être de trop. Et on aurait aimé peut-être en savoir davantage sur les péripéties de l'accouchement sans douleur et son héritage aujourd'hui. Mais il s'agit sans doute d'un autre livre...

On retiendra la fin tragique sur laquelle s'arrête aussi Bernard Muldworf. Pour Caroline Gutman, les questions économiques n'ont été qu'un prétexte pour écarter Fernand Lamaze. Mais la "raison" politique demeure floue. Quoi qu'il en soit des motivations précises sur lesquelles les historiens sont appelés à travailler, il reste l'amertume d'un irréparable gâchis. Cela s'appelait le stalinisme. C'était en France.

Caroline Gutman, le Testament du docteur Lamaze, 1999, Lattès, 280 p., 120 F

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