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Rencontres philosophiques Par Jean-Paul Jouary |
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| Le 25 mars 1999 le philosophe Arnaud Spire présentait son dernier livre, la Pensée Prigogine (Ed. Desclée de Brouwer), dont nous avons déjà parlé dans regards , et d'en débattre avec le public. L'invité avait saisi l'occasion de cette soirée pour rédiger un exposé original, sur au moins deux points qui complétaient la lecture de l'ouvrage lui-même : le pourquoi de son intérêt pour les travaux de Prigogine, et les premiers prolongements de ces travaux. |
| Arnaud Spire commence par raconter les raisons pour lesquelles il a croisé le chemin théorique des travaux de Prigogine. A la fin des années soixante-dix, il recherchait un "garde-fou" contre les interprétations dogmatiques du marxisme qui avaient pu le séduire. Relisant le Capital de Marx, il réalisa que les lois de l'économie politique qu'on y trouvait "étaient impensables dans le cadre étroit de la causalité mécanique" et ne permettaient pas de prévoir d'effets à partir de la connaissance des causes. Arnaud Spire prend l'exemple de la loi de la valeur, celle de l'accumulation capitaliste et de la baisse tendancielle du taux de profit, pour montrer que "le marxisme ne doit pas être conçu comme un déterminisme". |
| C'est dans ce contexte qu'en 1979 il lit la Nouvelle Alliance d'Ilya Prigogine et Isabelle Stengers (1). Il y découvre un dépassement de l'opposition lois de la nature/lois de l'histoire, les premières n'étant plus nécessairement pensées comme réversibles. "La nature est désormais intégrée à l'histoire. La découverte de “ structures dissipatives ” accrédite l'idée que “ loin de l'équilibre ” les crises sont d'avantage porteuses d'innovation que de déclin." Arnaud Spire y voit aussi une voie de dépassement des interprétations dogmatiques de Marx. Il précise aussitôt que sa préoccupation personnelle d'alors n'avait rien à voir avec celle des auteurs de la Nouvelle Alliance. Prigogine et Stengers ne défendent ni illustrent la pensée de Marx, et se méfient plutôt de l'idée même d'une dialectique qui constituerait une vision générale du devenir. Il s'agit pour eux d'ouvrir les sciences au problème du devenir et d'établir que l'ordre, état d'équilibre, ne peut être que le produit d'un désordre préalable (2). |
| Ainsi, pour Arnaud Spire, "certains concepts prigoginiens invitent à modifier notre mode d'appréhension mentale de la réalité", en harmonie avec les efforts – partiellement récompensés – de Marx pour déconstruire la notion classique de "loi". Du même coup, poursuit le conférencier, l'idée d'une liberté humaine n'a plus à être pensée en contradiction avec la nature, ni comme une pure "intellection de la nécessité" selon les mots d'Engels. Arnaud Spire décèle ainsi, dans la pensée de Prigogine, les éléments d'un véritable bouleversement philosophique. C'est le sens du titre de l'ouvrage, la Pensée Prigogine – comme on peut parler d'une "pensée Mandela", ou d'une "pensée Arafat" – pour désigner quelque chose au-delà de sa pensée, une pensée plus générale qui monte, celle d'une coexistence des contraires qui ne signifie pas pour autant un statu quo. |
| C'est à ce niveau qu'Arnaud Spire situe l'intérêt de cette "pensée Prigogine" : au niveau des Ptolémée, Copernic, Galilée, Newton ou Einstein, c'est-à-dire à un tournant de la science, en ce qu'il met en évidence "le rôle constructif des processus irréversibles", et à fonder une "physique des processus de non-équilibre". On reconnaît ce genre de bouleversement à sa fécondité : ainsi les concepts prigoginiens d'auto-organisation et de structures dissipatives sont-ils d'ores et déjà largement utilisés dans des domaines aussi variés que la cosmologie, l'écologie, les sciences sociales, la chimie et la biologie. |
| Des concepts prigoginiens qui invitent à modifier notre mode d'appréhension mentale de la réalité |
| C'est à la lumière de ces enjeux que l'on comprend les résistances que ces innovations suscitent (3) : toute conception dialectique du déterminisme passe aisément pour dangereuse divagation, pour qui perpétue une culture déterministe que l'histoire des sciences – et de la physique tout particulièrement – a pu conserver au travers des bouleversements des savoirs. |
| Arnaud Spire, au cours de son exploration des premiers effets de cette nouvelle pensée, oppose aux thèses de Sokal et Bricmont, un "droit à la métaphore", y compris scientifique, pour peu que les modes de contrôle expérimentaux préviennent les dérives spéculatives. Et de revenir sur les travaux d'autres scientifiques aussi créatifs que Stephen Jay Gould et Henri Atlan, avant de conclure sur des réflexions originales de Prigogine sur les questions familiales ou sur Dieu (dépassement de l'homme par lui-même) et de résumer enfin : "Coexistence, réconciliation. Tels sont les maîtres mots de la pensée prigoginienne. Réconciliation de l'homme avec la nature, réconciliation de la science avec la philosophie. Deux activités qui vont de pair, puisque la science est un dialogue avec la nature qui, en même temps, nous renseigne sur la position de l'homme dans la nature. Ce qui est un problème philosophique." |
| La discussion qui suivait était naturellement aussi diverse que les pistes qu'ouvre la "pensée-Prigogine" : questions sur le chaos, l'idée de progrès. Interrogation sur la possibilité de sortir du fatalisme sans admettre en même temps la possibilité de savoir avec certitude où l'on va. Relation de cette pensée avec les dominations existantes (hommes/femmes par exemple). Questions plus "pointues" sur la conservation de l'énergie, la théorie des quanta, la thermodynamique. Relance sur la notion de "contradiction antagonique". Liens entre "cohérence", "chaos-errance" et "coexistence". Avec, pour finir, une réflexion sur ce qui, dans la façon classique de penser la causalité, se trouve tendanciellement en voie de dépassement, et ce qui en elle est conservé dans un ensemble théorique plus vaste, en construction. |
| Ce livre et les questions dont il traite sont d'assez vaste portée pour qu'on y revienne encore et que le débat se poursuive. Prochaine étape : le 3 juin prochain, avec notre invitée Isabelle Stengers. |
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1. Invitée de nos "Rencontres" , le jeudi 3 juin à 20 h 30. 2. Il est remarquable que cette idée, indissociablement scientifique
et philosophique, ait pu être explicitée il y a exactement deux siècles
et demi, en 1749, dans la Lettre sur les aveugles de Diderot, lequel inaugurait ainsi, justement, sa critique de la causalité mécanique, en concevant l'ordre actuel comme le produit d'un chaos où régnaient conjointement hasard et nécessité, et en posant la créativité de la matière... 3. Cf. notre article sur la "Pensée Prigogine" dans
le numéro de février de Regards. |