Regards Mai 1999 - Les Idées

Rencontres philosophiques
Jean Salem, voyage dans l'atomisme antique

Par Jean-Paul Jouary


C'est tout le charme et l'intérêt des "Rencontres philosophiques" initiées par regards et EspacesMarx : on peut y nourrir sa pensée actuelle de réflexions sur la médiologie ou le Capital, et se retrouver ensuite en pleine Antiquité et modernité à la fois. Ce fut le cas le 11 mars dernier, avec Jean Salem, qui proposait d'attirer l'attention sur quelques aspects de l'Atomisme antique, thème d'un de ses derniers ouvrages, paru en Livre de poche en 1998.

 

Au cours des années 80, alors qu'inscrire une thèse sur Marx passait pour "ringard", Jean Salem, dont c'était la spécialité universitaire, résolut de modifier ses centres d'intérêt tout en conservant son âme, et entreprit d'orienter ses recherches sur les atomistes antiques, Démocrite, Epicure et Lucrèce (V°, III°, et Ier siècles avant J-C). A vrai dire, il avait été devancé sur cette voie par d'illustres prédécesseurs comme Diderot, Marx, Nizan et quelques autres... Auteur de nombreux ouvrages sur ces Anciens (1), Jean Salem avait choisi de donner un rapide aperçu de leurs oeuvres.

Démocrite, d'abord. Jean Salem commence par déplorer la modestie des études qui lui ont été consacrées, alors qu'on lui attribue un nombre élevé d'oeuvres, perdues pour la plupart il est vrai : cosmogonie, météorologie, éthique, anthropologie, psychologie, astronomie, physique et théorie de la connaissance. Il rappelle la thèse qui l'a rendu célèbre : l'idée d'éléments insécables, ou atomes, de formes et de positions différentes, en mouvement dans le vide (car sans vide il n'y aurait pas de mouvement).

 

L'atomisme antique et son ouverture sur les questions de grande actualité

Pour Démocrite, tout est déterminé, tout a une cause, et ce qu'on appelle "hasard" est pour lui le nom que l'on donne en fait à notre ignorance. Ce déterminisme meut le mouvement de tous les atomes. Ceux de la matière, tourbillonnants, unissant le semblable au semblable, forment les éléments (terre, air, eau et feu) ; ceux qui se détachent des objets (simulacres) pour former les images qu'on en a, tandis que d'autres sortent de l'oeil pour viser l'objet (Gérard Simon a montré que cette idée fut fort commune et durable – jusqu'à Copernic !) ; ceux de l'âme elle-même, plus rapides parce que sphériques, et qui permettent la pensée ; ceux des semences masculine et féminine, qui forment le corps des nouveaux êtres...

Jean Salem en vient ensuite à Epicure et Lucrèce, qui en reprirent l'atomisme en modifiant la doctrine sur quelques aspects essentiels : philosophie épicurienne du plaisir (et non de la débauche comme le veut une légende vulgaire), critique des superstitions religieuses et de ce qui jette sur le présent l'ombre de futurs et passés qui tuent artificiellement le bonheur (crainte des dieux, crainte de la mort), désinvolture vis-à-vis du mariage ("culte de la Vénus vagabonde")... Mais surtout, avec Lucrèce, élaboration plus argumentée de l'atomisme, et une innovation de grande portée (qui joua un rôle considérable pour ceux qui, comme Diderot ou Marx, cherchaient à concilier rationalité et liberté en dépassant la causalité déterministe du mécanisme) : l'idée d'une déclinaison atomique qui brouille la détermination stricte des atomes en chute, en y mêlant une part d'aléatoire qui n'a plus rien à voir avec notre ignorance des causes. Création philosophique de taille : sans ce hasard essentiel, pour Lucrèce, la nature n'aurait rien pu créer de nouveau, et l'homme ne pourrait concevoir aucune forme de liberté.

 

Indéterminisme non rationnel, pensée de la liberté, critique de la Cité telle qu'elle est

Jean Salem développe cette idée d'un indéterminisme, qui permit de penser la formation du monde sans intervention surnaturelle, et la génération spontanée des êtres vivants, homme compris. C'est ainsi que cet exposé, délibérément consacré à trois philosophes de l'Antiquité, introduit en fait à une discussion sur des questions de grande actualité : sens de la référence aux atomistes antiques chez Marx, Althusser (pour rectifier la référence à Spinoza), ou encore Ilya Prigogine (par opposition par exemple à Einstein qui lui aussi pensait au travers du système spinoziste) ; rapport de cet atomisme avec les anciennes philosophies indiennes, avec le christianisme, avec l'Islam ; longs échanges sur les rapports entre théories de la connaissance et théories de la vision ; et, enfin, rapport singulier des atomistes antiques avec le politique : le sage cultive l' "impolitisme" par dégoût des démagogues qui dominent et rendent le bonheur impossible dans les affaires de la Cité.

Indéterminisme non irrationnel, pensée de la liberté, critique de la Cité telle qu'elle est : les hasards de la programmation nous avaient déjà entraînés dans la "rencontre philosophique" suivante, consacrée au physicien et chimiste Prigogine, qui dans son dernier ouvrage, la Fin des certitudes, rendait justement justice à Epicure...


1. Outre l'ouvrage déjà cité : Epicure. Lettres (Nathan, 1982), Tel un dieu parmi les hommes. L'éthique d'Epicure (Vrin, 1989), la Mort n'est rien pour nous. Lucrèce et l'éthique (Vrin, 1990), la Légende de Démocrite (Kimé, 1996), Démocrite. Grains de poussière dans un rayon de soleil (Vrin, 1996), Démocrite, Epicure, Lucrèce. La vérité du minuscule (Encre marine, 1998).

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