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Europe Par Jean-Claude Oliva |
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Débat entre Michel Deschamps* et Christophe Aguiton** |
| Le mouvement social et la politique se tournent le dos et semblent en panne, chacun de leur côté. Pour sortir de cette impasse, Michel Deschamps a choisi de se présenter sur la liste "à double parité" conduite par Robert Hue. Christophe Aguiton privilégie la recomposition du mouvement social. |
| Michel Deschamps : “ L'heure est à la vraie confrontation, constructive, entre le mouvement social et la politique. Il y a urgence .” |
| Christophe Aguiton : “ La recomposition du mouvement social doit se faire dans l'autonomie sans qu'interfèrent d'autres débats qui compliqueraient la tâche .” |
| Christophe Aguiton : Pourquoi avons-nous aujourd'hui l'impression de travailler dans des sphères complètement indépendantes, le social, le politique et la sphère intellectuelle qui a aussi sa spécificité ? Fondamentalement, la difficulté provient de l'affaiblissement des grandes perspectives historiques à partir des années 80. Ces projets ont eu une force propulsive considérable. Qu'on songe, par exemple, que la remise en cause de la propriété pouvait réunir des penseurs comme Marx et Proudhon. Les visions du monde des militants s'articulaient autour d'un couple fin/moyen, projet de société/stratégie pour y arriver. Le projet de société en lui-même restait assez vague mais le couple projet/stratégie structurait nos combats, on était pour le Programme commun de la gauche ou pour la révolution... Tout cela s'est affaibli du fait des difficultés stratégiques – on ne voyait plus comment y arriver après la victoire de Mitterrand – et surtout du fait de la crise des perspectives historiques qui a touché non seulement les tenants du communisme historique et les partisans d'une rupture radicale mais aussi la social-démocratie. Les modèles social-démocrates, keynésiens, tiers-mondistes sont entrés également en crise. Il en résulte que chacun gère ce qu'il peut dans le domaine où il est : politique, social ou intellectuel. Non seulement, il y a cette séparation mais chacun de ces champs – pour reprendre la terminologie de Pierre Bourdieu – est lui-même éclaté. Je vois par exemple dans AC ! les difficultés que nous avons, malgré tous nos efforts à travailler ensemble, chômeurs et salariés... La difficulté à reglobaliser renvoie à la perte de projet et rend difficile la résolution des problèmes. Derrière, il y a l'abandon de la centralité du mouvement ouvrier comme référence globale à tous ces mouvements. On parle de mouvement sociaux et plus de mouvement ouvrier. Mais cela n'a pas que des effets négatifs. Nous sommes libérés de la critique permanente d'être les otages de telle ou telle organisation politique. Chacun reçoit des soutiens en fonction des valeurs qu'il porte et pas de ses attaches partisanes. |
| Michel Deschamps : Le mouvement syndical ne résoudra pas ces problèmes s'il continue, comme c'est le cas aujourd'hui, à ne pas se les poser. Au coeur de la réflexion, la panne actuelle du politique et du mouvement social. En décembre 1995, nous avons pu mesurer la contradiction entre une mobilisation sociale sans précédent depuis des décennies et des résultats qui, à l'évidence, n'étaient pas à la hauteur. J'ai ressenti là cette double paralysie qui résulte de la non-rencontre du mouvement social et du mouvement politique et la nécessité de sortir de cette impasse pour l'efficacité même du mouvement social et du politique. |
| Au fond, le couple social/politique fonctionnait selon un partage des tâches hiérarchisé : le mouvement syndical assurait le combat quotidien, la stratégie revendicative ; la politique détenait les fins et, en dernier ressort, donnait sa légitimité à cette stratégie. Ce partage hiérarchisé allait à l'encontre de l'indépendance proclamée régulièrement et fortement. Elle "pervertissait" aussi bien la demande syndicale que le projet politique : la revendication syndicale s'appréciait à l'aune du projet de transformation sociale. Et le programme politique devait, lui, absolument contenir tout le catalogue revendicatif. Aucune des deux formes ne trouvait ainsi sa vraie autonomie. A présent, le syndicalisme se retrouve, en quelque sorte, orphelin des repères historiques qui légitimaient son action au quotidien. Le mouvement social et, en son sein, le mouvement syndical se retrouve plus libre qu'ils n'a jamais été, enfin débarrassé de la tutelle du politique. Mais c'est cette liberté même qui semble l'embarrasser. |
| C.A. : Malgré tout, la France est un pays où le mouvement syndical se pose le plus les questions de société. Regardons comment la FSU, la CGT, SUD et d'autres ont pu soutenir les sans-papiers, ou penser la question des chômeurs comme incontournable. Ou encore développer des structures autonomes sur le terrain du combat des femmes. Le mouvement syndical a pu facilement soutenir tous ces mouvements. Même si des différences subsistent et si l'activité pratique ne se combine pas facilement. Dans d'autres pays du Nord où le syndicalisme est plus fort que chez nous, chacun reste dans son monde. |
| M.D. : Plutôt que d'en rester à la séparation, exprimons plutôt la volonté de rapprochement. Comment faire ? Le mouvement syndical français est faible et dépendant. La dépendance n'est pas seulement idéologique, théorique ; elle relève aussi de questions concrètes. C'est du politique que dépendent la reconnaissance institutionnelle du syndicalisme, la mesure de sa représentativité, son financement, son accès aux sommets sociaux... |
| C.A. : La faiblesse est réciproque. Le mouvement politique aussi est dépendant. Les règles de représentativité, par exemple, ne renvoient pas seulement aux décisions des responsables politiques mais correspondent aussi à des rapports de forces réels, même s'il faut du temps pour y arriver. Quand les politiques essaient d'intervenir directement, ils se prennent souvent les pieds dans le tapis. Les tentatives de bloquer l'émergence d'un nouveau syndicalisme n'ont pas marché. La social-démocratie, pourtant largement majoritaire chez les enseignants, n'a pas pu imposer la recomposition du syndicalisme que souhaitait la direction de la FEN. De même, les luttes sociales ont eu des conséquences considérables sur le terrain politique. Chirac s'est fait élire sur l'idée de réduction de la fracture sociale à un moment où la société française retrouvait le chemin de la lutte. Quelques mois après, il opère un tournant vers la rigueur et se retrouve avec novembre-décembre 95 dans la plus forte tourment sociale depuis 68. Cet exemple montre la fragilité des politiques. L'affaiblissement des structures politiques comme les partis est symétrique de celui des organisations du mouvement social. |
| M.D. : Double faiblesse, double impasse. L'effet de novembre 95 en terme d'alternance est évident. L'arrivée de Jospin à la tête du gouvernement est la résultante du mouvement social mais évidemment pas son aboutissement. On voit déjà renaître la déception. On en reste à cette ligne de pente dangereuse et stérile, de "l'éternelle trahison" : le mouvement social permet à la gauche d'arriver au pouvoir. Il la regarde faire et dénonce ses trahisons successives... C'est l'impasse suprême. Cette méfiance ne nourrit pas un vrai mouvement alternatif, politique et social, mais laisse plutôt le champ libre à l'abstention voire à l'extrême-droite. |
| Pour autant, le refus de ce scénario récurrent ne conduit pas à taire la critique des forces politiques de gauche, nécessaire et méritée : où étaient-elles en novembre et décembre 1995 ? Que disent-elles aujourd'hui sur la protection sociale ? Les minima sociaux ? La formation des jeunes ? Il ne s'agit pas que les politiques relaient et redoublent la parole syndicale. Il s'agit de souligner la nécessité d'une parole politique forte. Mais le constat de la trahison reste court. Il ne permet pas de sortir de l'impasse. L'action sociale quotidienne n'est plus légitimée ni par un projet politique englobant ni par un personnel politique qui pourrait parler au nom de tous. Comment se reconstruit la légitimité ? Comment le syndicalisme, le mouvement social peuvent-ils débattre avec les politiques de l'intérêt général à égalité de responsabilité et de dignité ? C'est une question d'efficacité pour le politique, une question de responsabilité pour le mouvement social. Sinon quoi ? La fuite en avant ? L'addition de revendications ? L'enfilement des actions ? Le "pan-syndicalisme" ? |
| Ou bien encore, l'alignement du syndicalisme sur le moins-disant social et sur les marges ? La peur de la mobilisation ? |
| Un champ s'ouvre aujourd'hui pour éviter la stérilisation du mouvement social et l'enlisement du politique. |
| C.A. : La reconstruction sera lente. Il faut d'abord que le social se recompose ou trouve les moyens d'une action complémentaire sur son propre terrain. Le mouvement syndical français est particulièrement faible, en partie parce qu'il est divisé mais la crise existe dans tous les pays comparables d'Europe, d'Amérique du Nord et au Japon. Le syndicalisme se rétrécit sur ses places fortes traditionnelles, souvent il n'existe plus que dans les grandes entreprises, il a peu de liens avec les précaires, les chômeurs ont du mal à s'y retrouver, les cadres aussi, etc. Ce qui se joue, c'est une recomposition du mouvement social qui aille au-delà du syndicalisme tel qu'il est organisé aujourd'hui. Ce qui veut dire établir des relations entre chômeurs, précaires et salariés, permettre aux femmes de se retrouver dans le combat syndical, ou au niveau international, de construire des mouvements sociaux européens. Cela doit se faire dans l'autonomie car les forces sociales sont faibles et il ne faut pas qu'interfèrent d'autres débats qui compliqueraient la tâche. Ensuite, il faut en finir avec le partage des tâches hiérarchisé. On a besoin de gens qui servent d'intercesseurs, de passeurs et de lieux où se produisent des échanges à égalité. C'est sans doute plus facile à construire avec les intellectuels qu'avec les politiques. Enfin, il faut dans le même temps voir comment un projet pourrait se reconstituer. En particulier, en quoi les revendications aident à le redéfinir. Le mouvement social a en cela un rôle important à jouer en dialogue avec les intellectuels et les politiques. Après une période de défense des valeurs, les luttes de ces dernières années ont permis d'aborder de façon concrète toutes sortes de questions. Ce n'est pas la même chose d'avoir un débat théorique sur l'ouverture des frontières à tout le monde ou un débat pratique sur la régularisation de ceux qui en ont fait la demande. Même différence entre le débat théorique sur le revenu universel et la revendication concrète portée par les chômeurs d'une augmentation de 1 500F des revenus minimum qui permet d'arriver de fait à un revenu minimum de 4 000 F par mois ouvert à tous. Peut-on vivre avec moins de 4 000F par mois ? Une revendication portée par des acteurs pendant une lutte change la donne. |
| M.D. : Je ne crois pas que le social se reconstruira seul. Il n'en a pas le temps. Si chacun reste enfermé dans sa logique propre, dans sa culture... comment nourrir les convergences ? L'heure est à la vraie confrontation, constructive, entre le mouvement social et la politique. Le mouvement social y a intérêt dans un souci même d'efficacité. Regardons deux problèmes très concrets : le traitement de l'immigration, le relèvement des minimas sociaux. Comment ne pas voir que deux analyses, deux logiques, deux discours sont en train de se construire, de plus en plus irréductibles. Le mouvement social dit se poser ces questions, collectivement et clairement. Cette réflexion ne peut être réservée aux dirigeants et conduite de façon implicite, en dehors des adhérents. |
| Concernant ma démarche de participer à la liste conduite par Robert Hue, j'aurais souhaité que d'autres partis de gauche aient le même souci d'ouverture et que d'autres militants, comme moi du mouvement social, aient la même démarche. |
| Deux conditions "éthiques" sont pour moi nécessaires. D'abord qu'il soit parfaitement clair, pour les personnalités issues du mouvement social, qu'elles n'engagent pas leurs organisations – la démarche est individuelle – je vois simplement que les intellectuels ne suffisent pas établir des passerelles entre les politiques et le mouvement social. Je crois qu'il y a aussi besoin de "passeurs" militants, ne reniant rien de leur engagement social. |
| La deuxième condition, c'est qu'il ne s'agisse pas de "débauchage individuel". On a vu dans le passé maints exemples de personnalités de la société civile absorbées par les politiques. Robert Hue et le Parti communiste sont les seuls à avoir eu le courage de conduire la démarche jusqu'au bout, proposant à ces militants venus d'ailleurs la moitié de la liste, y compris dans sa partie éligible. Bien entendu, il pourrait exister d'autres initiatives. Mais l'objectif est clair : construire une parole politique différente avec des acteurs différents mais à égalité de responsabilité. |
| C.A. : D'accord pour des passeurs qui ne se limitent pas aux intellectuels. Mais il ne faut pas qu'ils aient un rôle contre-productif. Le choix du PC regarde le PC. L'essentiel, pour moi, c'est ce que va dire cette liste sur les grands problèmes, les questions sociales, l'Europe, etc. Avec le réseau européen dans lequel milite AC !, nous avons trois grandes préoccupations : le droit de vivre avec un revenu décent, que l'on soit chômeur ou salarié, les questions d'emploi et de lutte contre la précarité et ce que nous appelons l'application des droits fondamentaux (logement, éducation, soins de qualité). Nous serons très attentifs aux réponses des différentes listes et, en particulier, à celles de la liste conduite par Robert Hue. |
| Pour ce qui concerne les responsables les plus médiatisés des mouvements des chômeurs, nous avons vu un double risque : le débauchage et l'utilisation de la notoriété acquise dans une lutte pour un autre objet que la lutte. Ce qui nous a amené à ne figurer sur aucune liste. Mais cela ne remet pas en cause le principe : ceux qui ont une expérience sociale et syndicale peuvent en faire profiter les politiques à condition que cela ne se fasse pas au détriment du mouvement social. Les passeurs doivent être de tout niveau et de toutes origines. |
| M.D. : La nouveauté de la démarche complique forcément le jeu mais crée débat. Ce n'est pas d'abord la notoriété mais les compétences et les réseaux que nous avons élaborés qui intéressent les politiques. Et je préfère ma démarche claire, publique qu'une activité souterraine qui peut-être ne compliquerait pas mais pervertirait le mouvement social. Le risque c'est d'échouer. Ce que tente la liste de Robert Hue est radicalement nouveau. Les résultats ne sont pas garantis. Ce que la liste dira et fera, ce que les élus feront, ce qu'ils produiront, rien n'est acquis. Mais la démarche me semble juste : il faut à la fois "dépolitiser" le mouvement social en le débarrassant de ce qui lui reste de références implicites à un projet extérieur, en créant les conditions de son indépendance concrète, institutionnelle et financière. Mais il faut aussi le rendre "politique" en lui permettant de contribuer à la construction du bien commun. |
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* syndicaliste enseignant.
Il est en onzième place sur la liste
conduite par Robert Hue. ** syndicaliste, militant à AC !, à Agir contre le chômage et au réseau des Marches européennes contre le chômage. |