Regards Mai 1999 - L'Evénement

Guerre, les impasses
Si les souffrances des victimes sont intolérables, la guerre n'en devient pas pour autant justifiable.

Par Philippe Caumartin et Albert Rouet*


Il serait indécent de crier : "Je vous l'avais bien dit !" Amère raison devant tant de sang et de larmes, et raison décevante dont la justification passe par trop de victimes. La guerre au Kosovo est là et on ne sait ni vraiment comment la continuer ni surtout quand la finir et sur quel accord : défaite d'une raison calculatrice.

Evidemment, laisser massacrer et expulser des civils innocents parce qu'ils sont d'un autre peuple, sous nos yeux, est intolérable. L'inaction serait complicité, non-assistance à personnes en danger. Les blessés, ces exilés, ces morts appellent à l'aide. Aucun raisonnement ne pourrait l'oublier. L'Europe porte une blessure. A cette révolte d'humanité s'ajoute aussi la considération de ne pas voir s'installer, en cette région depuis longtemps instable, un Etat plus fort que les autres dont la puissance troublerait un équilibre fragile.

Le droit d'ingérence est avancé après que l'accumulation des conditions favorables à une catastrophe (humanitaire) fut contemplée les bras ballants ou avec complicité. La tentation de succomber au droit (ou devoir) d'ingérence n'a donc d'égal que le constat de la faiblesse du droit international.

Réfuter la notion de droit d'ingérence dans le contexte où il est communément utilisé est vain. En effet, l'humanitaire, la vie d'hommes et de femmes déportés, maltraités, écrasés, étant en jeu, la critique du droit d'ingérence peut être suspectée d'indifférence, voire de cruauté. C'est demander au serpent de se mordre la queue. C'est d'ailleurs bien parce que le droit d'ingérence est (par essence) colonisé par l'humanitaire que d'aucuns peuvent en faire un devoir. Comme une exigence de la conscience qui supplanterait toute considération géopolitique. Cela reste logique.

L'exaltation du droit d'ingérence mène tout autant à une impasse : qualifiés volontiers de va-t-en guerre, ses tenants se voient opposer tantôt la souveraineté des Etats, tantôt la responsabilité passée des "sauveurs" d'aujourd'hui que voile l'ingérence elle-même.

Si les souffrances des victimes sont intolérables, la guerre n'en devient pas pour autant justifiable. On dit qu'elle était le dernier recours. L'ultime raison et une déraison : l'aveu des échecs raisonnables qui auraient précédé l'offensive. Alors, l'ingérence devient la conclusion logique de l'incapacité à gérer une situation conflictuelle. L'ingérence reconnaît, en volant au secours de populations opprimées, qu'elle n'a pas pu ni voulu soutenir auparavant de vraie politique. Elle est la politique d'une absence de politique ou pire : la continuation d'une politique honteuse faite d'oublis, d'indifférences et d'intérêts. La guerre "éclate" quand l'insupportable, jusque là toléré, devient intolérable. Ce n'est donc pas le seuil, toujours difficile à fixer, qu'il faut examiner comme si une ligne de démarcation traçait une frontière entre l'admissible et l'inacceptable. C'est le mouvement qui importe et dont il faut prendre conscience. Trois éléments doivent ici être pris en considération.

 

L'Europe divisée a laissé passer de précieux mois où la suprématie du plus fort s'est imposée

D'abord, lors de l'éclatement de la Fédération yougoslave, l'Europe, prise d'atermoiements, divisée, n'osant avouer des intérêts économiques contraires, a laissé passer de précieux mois où, inévitablement, la suprématie du plus fort s'est imposée.

L'ingérence partielle n'est même pas logique avec elle-même.

Si l'on déplore aujourd'hui d'être "contraint" à l'ingérence dans les Balkans, c'est parce que l'on pointe du doigt l'indifférence, l'incohérence, voire la complicité de pays occidentaux qui auraient pu et dû intervenir dès le début des années 90 .

Le droit actuel oscille entre intervenir ou laisser faire ; il serait mieux situé entre le fait d'intervenir et l'obligation de traiter les peuples en partenaires responsables. C'est à promouvoir cette responsabilité qu'il devrait s'attacher.

Mais la paralysie provient aussi d'un manque de réflexion sur la démocratie. Ce deuxième élément est décisif : les démocraties occidentales sont plus attachées à leur fonctionnement qu'au(x) peuple (s). Combien faudra-t-il de sang pour remonter du fonctionnement aux raisons premières : le droit des peuples.

L'ingérence peut empêcher de prendre conscience de ces questions, pour laisser perdurer une "démocratie molle", donc sensible à des contenus moins existentiels, même s'ils sont plus humanitaires. La guerre, ici, ne résout rien.

Enfin, troisième élément, l'absence de conscience démocratique (il n'y a que des raisons démocrates) empêche d'entendre effectivement les voix de l'opposition. Celles-ci furent puissantes en 1996-1997. Les Albanais kosovars ont vainement appelé à l'aide la communauté internationale. Les minorités n'auraient-elles des droits (?) qu'à l'intérieur des frontières d'Etat, on peut poser cette question pour les Kurdes. A ignorer l'existence d'oppositions, trop vite traitées de particularismes locaux, on ne discute pas avec leurs représentants sous prétexte que leur légitimité n'est pas reconnue par le cadre de l'Etat où ils sont. Donc, on les ignore. Pourtant, là, il y a plus qu'un groupe et même qu'un parti : il y a un peuple. Quels interlocuteurs l'ont écouté avant que coule le sang ?

Un intermédiaire est à envisager, bien en amont. Le terme qui vient naturellement est la coopération. Non pas entendue de la manière impérialiste ("aide" au développement) et vénale (multinationale), dont elle est mise en oeuvre depuis la colonisation, mais de manière à "traiter les peuples en partenaires responsables".

 

Faire avancer le droit international au delà du commerce, établir des relations basées sur l'inter-équité

Cela implique d'une part de faire avancer le droit international au-delà du seul commerce, et, d'autre part, d'établir des relations (politiques, économiques, culturelles, etc.) basées sur l'inter-équité (des décisions, des objectifs, des intérêts, des échanges, etc.). Ce dernier concept part de la conscience politique d'un homme pour en conclure qu'une organisation sociale humaine, même "mondialisée", doit fonctionner sur des rapports de réciprocité. Elle exige un cadre de justice pour que tout homme bénéficie des conditions nécessaires à son existence. Dès lors, le passage aux droits réels réclame, tout autant qu'un code civil judicieux, un fonctionnement social – et international – en réciprocité.

La paix ne naît pas de la guerre. Elle la précède comme la conscience de faire une histoire humaine. Il faut prévenir la paix – au double sens de l'avertir des risques qu'elle court et d'aller au devant d'elle. Cette exigence appelle une conscience non pas toute faite sur ce qui est déjà établi, mais tendue, inachevée, vers une humanité à faire exister. Là, toute voix est féconde et nécessaire pour qu'adviennent des existences libres de se penser. Cette conscience à acquérir forme le contenu du politique.


Vous pouvez lire l'intégralité de cet article sur le site Regards, http://www.regards.fr (rubrique 'spécial web')

* Mgr Rouet est évêque de Poitiers, Philippe Caumartin est responsable de Germinal, association de réinsertion des chômeurs et directeur général de l'Association des Tournelles, organisme d'aide à la jeunesse en difficulté. Tous deux sont auteurs de l'Homme inachevé, éditions de l'Atelier, 1998.

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