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Lecture Par Françoise Amossé |
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| Comment la Serbie, et la région des Balkans ont-elles pu sombrer dans la guerre et l'épuration ethnique ? Des intellectuels serbes, dont la guerre aura complètement étouffé la voix, ont analysé le phénomène (1). Lecture d'un texte de la sociologue Vesna Pesic. |
| Existe-t-il, tout d'abord, un rapport entre la dislocation de la Yougoslavie et la guerre ? Le lien entre les deux événements est évident. Il tient à ce que "l'institutionnalisation d'Etats quasi souverains" s'est heurtée à une "incapacité du pouvoir de fédérer les intérêts des différentes républiques". Après la chute du mur de Berlin, sans unification possible, c'est sur le mode identitaire ethnique que se sont construits ces Etats en voie de formation. La guerre de 1990 "déclenchée par les dirigeants serbes avait d'ailleurs pour objectif de modifier la structure ethno-démographique" par le déplacement des frontières et des populations. Les dirigeants croates et Tudjman n'ont pas fait autre chose : "discrimination et intolérance vis-à-vis des Serbes vivant en Croatie", déplacements, avec un point commun entre l'un et l'autre de ces pays : leurs prétentions territoriales sur la Bosnie-Herzégovine. |
| Comment en est-on arrivé là ? En fait, explique Vesna Pesic, les questions nationales sont récurrentes. Depuis le début des années 50 jusqu'à l'élaboration d'une nouvelle Constitution en 1974, les républiques discutent de la "yougoslavité", sur fond de dysfonctionnements économiques. Le jeu du Parti unique, son emprise sur la vie économique, contribuant aux différentes crises traversées, ne seront, comme on le sait, jamais affrontés. Si l'objectif de la réforme des années 70-80 était bien de donner plus de poids aux communes et aux entreprises, la suppression du centralisme excessif sera lu, par défaut, à travers les aspects ethniques. Le noeud va dès lors commencer à se nouer. Les dirigeants des républiques vont tenter de mettre en oeuvre leurs propres conceptions. Le nationalisme économique va engendrer une idéologie de soupçon vis-à-vis de l'autre, près duquel va se développer, savamment instillé sur des bases historiques (soumission séculaire à l'autorité impériale, sentiment d'injustice nationale pendant la période communiste), un "nationalisme de ressentiment". |
| Excepté la Slovénie, aucune république n'y échappera. Insatisfaits de la Constitution de 74, les Serbes qui jugent leur statut ravalé, vont prendre prétexte des manifestations de 1981 au Kosovo, qui revendique plus d'autonomie, pour développer un "mouvement pan-serbe national-étatique". C'est par un véritable "putsch au sein du Parti communiste de Serbie en 1987" que Milosevic, appuyé par les éléments opposés au processus de démocratisation tenté en Union soviétique, va être propulsé en première ligne. |
| Après une politique dite de "différenciation", c'est-à-dire d'épuration des cadres, "une coalition tacite et/ou déclarée des nationalistes et de ces communistes anti-réformistes", prend tous les pouvoirs, économique et politique, sur les média, au sein de l'intelligentsia, du mouvement sportif. Les démocrates sont muselés. Quiconque remet en cause la politique du "salut du peuple" n'est ni un vrai ni un "bon" Serbe. Dans la population interrogée par sondage, la folie nationaliste ne fait pas pour autant massivement recette. Il ressort surtout des chiffres un fort sentiment de désorientation face à la transition que vit le système communiste international, sur fond d'étouffement de la société civile. Dans les années 88-92, Milosevic va procéder au Kosovo à une série de mesures de bannissement massif des universités, d'interdits professionnels. Une politique qui devait mener à la guerre intérieure et l'épuration ethnique que l'on connaît. |
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1. Radiographie d'un nationalisme, les racines serbes du conflit yougoslave, sous la direction de Nebjsa Popov, éditions de l'Atelier. |