Regards Mai 1999 - L'Evénement

Guerre, les impasses
Les Nations unies ont été délibérément mises de côté.

Par Françoise Amossé


Entretien avec Paul-Marie de la Gorce*

Quel enseignement majeur tirez-vous de ce conflit ?

Paul-Marie de la Gorce : Sans conteste, le rôle fondamental joué désormais par l'OTAN et, plus particulièrement, dans la politique militaire et étrangère des Etats-Unis. D'autres approches de la crise du Kosovo auraient en effet pu prévaloir. Les négociations qui avaient débuté n'auraient pas dû être interrompues par les désaccords qui se sont fait jour à Rambouillet et à Paris. L'essentiel réside dans le fait qu'à l'occasion de cette crise, comme d'ailleurs à l'occasion de la crise bosniaque, les Etats-Unis ont utilisé l'OTAN comme instrument privilégié des relations internationales.

 

S'achemine-t-on vers une nouvelle distribution du rôle des organismes internationaux ?

Paul-Marie de la Gorce : L'expérience des dernières années a prouvé qu'il revient toujours aux Etats-Unis de décider de l'importance à attribuer à telle ou telle organisation internationale. Dans le cas de la crise et de la guerre du Golfe, les Etats-Unis sont, par exemple, parvenus à obtenir l'accord des principaux pays représentés au Conseil de sécurité des Nations Unies, ou leur abstention, et à utiliser l'organisation internationale, comme base politique à l'action militaire qu'ils ont déclenchée contre l'Irak afin d'établir leur prépondérance économique, politique et stratégique dans l'ensemble de la région. Dans le cas de la Bosnie, un pas en avant a été franchi. La diplomatie américaine a obtenu que l'ONU confie à l'OTAN l'application de ses résolutions. L'OTAN est alors devenu le bras armé des Nations unies qui ne se sont pas préoccupées de l'obligation que leur faisait leur charte de se doter, en ce cas, de pouvoirs propres. En ce qui concerne le Kosovo, les Etats-Unis ont opté pour une autre solution sachant qu'ils n'obtiendraient pas l'aval des membres permanents du Conseil de Sécurité et ont utilisé directement l'OTAN pour imposer le règlement de la crise, suivant leurs propres intérêts. Les Nations unies ont été délibérément mises de côté. La conclusion est simple : les Etats-Unis se servent des Nations unies quand ils le peuvent, de l'OTAN, quand ils le veulent et, au besoin, s'ils le veulent également, ils agissent avec un très petit nombre d'alliés, comme c'est le cas aujourd'hui encore, en Irak, avec la Grande-Bretagne.

 

Quel signe constituerait le retour de la Russie au sein d'un pôle diplomatique ?

Paul-Marie de la Gorce : La Russie s'est placée en situation d'intervenir efficacement sur le terrain politique, condamnant l'intervention militaire de l'OTAN, restant membre du "groupe de contact", entretenant des rapports réguliers avec Belgrade et explorant les solutions politiques que M. Milosevic pourrait accepter. La Russie s'est située comme partenaire efficace d'une future négociation pour un règlement politique. Mais autant sa participation est souhaitable, autant il est tout à fait clair que les Etats-Unis et leurs associés ne souhaitent pas qu'elle intervienne en faveur d'une situation politique différente de celle que l'OTAN a choisie et décidé d'imposer. Les gouvernements européens qui s'interrogent sur le bien-fondé de la poursuite de l'intervention militaire invoquent parfois la participation de la Russie à un règlement de paix. Ils savent bien que la Russie ne cautionnera pas la solution politique et militaire de l'OTAN. Faire appel à la Russie, c'est suggérer qu'une autre solution politique est envisagée. C'est un premier signe, encore ténu, de l'inflexion que certains gouvernements européens souhaiteraient peut-être donner au conflit actuel.


* Spécialiste des relations internationales.

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