Regards Mai 1999 - L'Evénement

Guerre, les impasses
A un vrai problème d'une extrême gravité a été apportée une fausse solution.

Par Francis Wurtz


Il est juste et réconfortant, à mes yeux, que les Européens se mobilisent par millions face au drame humain imposé aux Kosovars. L'Europe doit porter secours aux réfugiés, offrir l'asile à ceux qui le demandent, affirmer leur droit au retour, agir pour leur réinstallation et leur sécurisation, exiger un statut d'autonomie substantielle pour le Kosovo, réunir une Conférence européenne pour la paix, la sécurité et la reconstruction des Balkans. Ce sont là les propositions du PCF, parfois de longue date.

J'exprime ici une condamnation radicale de Milosevic. Je considère la purification ethnique et l'exode forcée des populations comme une abomination et un crime, que des Serbes en soient les responsables comme hier en Bosnie et aujourd'hui au Kosovo, ou qu'ils en soient les victimes, comme naguère dans les Krajina de Croatie. Je suis de ceux qui pensent que la souveraineté est une donnée très importante dans les relations internationales, mais qu'elle ne permet pas à un pouvoir de faire n'importe quoi à son peuple ou à une minorité.

J'ai cependant la conviction profonde qu'à un vrai problème d'une extrême gravité, la guerre engagée par l'OTAN est en train d'apporter une fausse solution aux conséquences redoutables, que ce soit dans les Balkans, en Europe ou dans les relations internationales en général.

 

Le choc des nationalismes, ce poison mortel dans les Balkans

Dans les Balkans, chacun sait que le poison mortel est le choc des nationalismes. La politique de Milosevic joue cette carte irresponsable depuis dix ans. Depuis dix ans aussi, des forces minoritaires mais prometteuses, agissent au sein de la société serbe contre la propagande chauvine du pouvoir, pour la coopération avec les Yougoslaves d'origine albanaise, pour l'autonomie du Kosovo, pour un Etat de citoyens égaux en droits. Qui la guerre conforte-t-elle dans les faits ? Les organisations démocratiques viennent de lancer un appel commun à l'opinion européenne : l'intervention militaire de l'OTAN, peut-on y lire, a sapé tous les résultats que nous avions obtenus et mis en danger la survie même de la société civile en Serbie.

Cette guerre n'est pas sans poser des questions existentielles à l'Europe. A l'évidence, deux conceptions de la gestion de la crise des Balkans se sont confrontées voire affrontées avant la décision fatidique d'engager les bombardements. A Rambouillet, certains, dont la France, ont semblé se dépenser sans compter pour la recherche d'une solution politique, tandis que d'autres, au diapason de Washington, piaffaient d'impatience de mettre enfin la fleur au fusil. La logique de l'OTAN a eu raison de la démarche de Rambouillet. A la lumière de toute cette expérience l'Europe aura à tirer les conséquences de cette évidence : dix ans après la fin de la guerre froide, les intérêts de puissance des Etats-Unis coïncident moins que jamais avec ceux de l'Europe en construction.

Cela conduit, plus généralement, à mesurer les effets de cette guerre sur l'avenir des relations internationales. Depuis des mois, de sourdes mais rudes discussions avaient lieu entre Européens et Américains sur le nouveau concept stratégique à adopter à l'occasion du 50e anniversaire de l'OTAN. Des pays comme la France refusaient obstinément et opportunément de céder à l'exigence des Etats-Unis de se libérer à l'avenir de la tutelle des Nations unies. Ils s'opposaient légitimement à toute banalisation de l'action militaire pour régler les différends. Ils s'efforçaient de mettre en garde contre l'arrogance de Washington à l'égard de la Russie, des pays du Sud, voire de ses plus proches alliés. Sur chacun de ces plans, l'effet Kosovo va désormais peser très lourd. De l'évaluation qui sera faite en Europe de la gestion de cette crise dépendront pour une large part la structure future des relations internationales et les chances d'aller vers un monde de paix et de droit.


* Député au Parlement européen, responsable du Département international du PCF.

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