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Guerre, les impasses Par Arielle Denis |
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Entretien avec Marek Halter* |
| Au début de l'engagement dans les Balkans, vous avez fait part de vos doutes sur le bien-fondé de cette stratégie. Plusieurs semaines plus tard, comment a évolué votre point de vue ? |
| Marek Halter : Comme vous l'imaginez, M. Milosevic n'a pas ma sympathie. C'est aujourd'hui le seul dirigeant fasciste en Europe. Dès le début de la guerre en Bosnie, il y a huit ans, j'ai pensé qu'il fallait tout faire pour contrer son pouvoir. Or, nous avons eu raison de l'apartheid en Afrique du Sud sans pour autant bombarder Prétoria. L'engagement de l'Europe en faveur du Kosovo m'a paru juste, tout comme l'organisation de la conférence de Rambouillet qui avait pour but de protéger les populations civiles que les milices de Milosevic commençaient à jeter sur les routes de l'exil. En revanche, je ne croyais pas à l'efficacité des frappes aériennes. Il me paraissait évident qu'elles ne réussiraient qu'à souder la population, hier encore critique envers le dictateur, autour de sa personne. Malheureusement, mes prévisions s'avèrent justes. Pire, au terme de trois semaines de bombardements, on reparle de ces négociations interrompues hier. Et avec qui ? Avec le fasciste Milosevic. Situation absurde. Absurde et tragique. |
| Qu'est-ce qui risque de changer, en Europe notamment, après ce conflit ? |
| Marek Halter : Cela dépend comment nous arriverons à le résoudre. En tout état de cause, on peut déjà affirmer que ce qui est arrivé en Europe est important. Pour la première fois, à ma connaissance, les hommes politiques ont pris une position morale. L'engagement dans le Golfe sentait encore le pétrole. Ici, il me semble n'y avoir d'autre intérêt que la justice. Cela fera date dans l'histoire du continent. Mais quand un Etat prend une position morale, il doit se donner les moyens de l'imposer, sinon la morale perd son aura. François Rabelais raconte qu'au cour d'un voyage, Gargantua et sa cour font halte dans une grotte profonde pleine de stalactites et de stalagmites. Tout à coup Gargantua a faim. On allume un feu et l'on prépare un grand festin. Soudain la grotte s'emplit de voix, de discours, de disputes, de cris... Gargantua, affolé, appelle son précepteur Ponocrates lequel lui explique que les voix qu'il entend sont celles d'hommes et de femmes qui vivaient là, il y a quelques siècles, que le temps avaient gelés et que le feu a éveillées. On ne porte pas impunément le feu sur une terre dont on se satisfait d'ignorer les sentiments, les passions qui animaient ses habitants depuis des siècles. Une brindille et ce sont les Balkans tout entiers qui s'embrasent. Et donc tout le continent européen, de l'Atlantique à l'Oural est déstabilisé. |
| Que préconisez-vous pour sortir de la crise ? |
| Marek Halter : Je pense qu'aujourd'hui une conférence sur les Balkans à Moscou aurait quelque chance de succès. J'ai été un des premiers à dire qu'il ne fallait pas laisser de côté la Russie. Cette Russie qui, depuis la chute de Byzance, se pense responsable du monde orthodoxe. De plus, si les Balkans sont "au coeur de l'Europe", il ne faut pas oublier qu'ils sont aussi aux portes de Moscou. Et je pense que la France est bien placée pour travailler cette initiative. |
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* Ecrivain, auteur des Mystères de Jérusalem, Laffont. |