Regards Mai 1999 - L'Evénement

Guerre, les impasses
Démontrer qu'un Etat pluri-ethnique peut vivre en paix.

Par Paul Quilès*


Les enseignements du conflit

En premier lieu, il faut éviter d'avoir une lecture trop rapide des événements du Kosovo. Nous ne connaissons pas exactement toutes les données, du fait d'un manque de certaines informations – ou de désinformations – dont nous pouvons être victimes, notamment de la part du régime de Milosevic. Il faut donc se montrer prudent dans nos analyses.

Au niveau politique, ce conflit est un réel pas en avant pour les Européens. Depuis le début de ce conflit, c'est-à-dire non pas le 24 mars 1999 mais dès le début de l'année 1998, il y a eu une réelle volonté des Européens d'agir ensemble. Nous l'avons ressenti notamment à l'automne 1998, quand les Européens ont souhaité trouver une solution politique au conflit et ont provoqué les négociations de Rambouillet, contraignant les Américains à renoncer pour l'heure à toute démonstration de force.

Cette attitude européenne se manifeste aujourd'hui par l'insistance des Européens à défendre deux grands principes : revenir à l'ONU pour trouver une solution politique ; ne pas laisser les Russes au bord du chemin. Cela n'exclut pas naturellement la fermeté vis à vis du régime de Milosevic.

De la réussite de ce "plan européen" dépendra la crédibilité de l'Union européenne.

Au niveau militaire, on peut regretter que l'on ait d'emblée fermé la voie à l'éventualité d'une intervention terrestre. En faisant cela, on a adressé à Milosevic un signal dangereux. Il ne faut jamais fixer des limites à une action militaire, sous peine de donner l'impression que l'on doute de sa volonté d'aboutir.

Enfin, ce conflit nous apporte un peu plus la preuve que l'Europe doit se doter à l'avenir de capacités militaires propres. Ce n'est pas tant l'OTAN qui est en cause que l'expression politique de l'Europe. Nous ne deviendrons crédibles vis à vis des Etats-Unis qu'en regroupant nos forces et en démontrant notre volonté et nos capacités à agir, si nécessaire, de façon autonome. La situation actuelle n'est pas satisfaisante, mais je sens une réelle prise de conscience en France comme en Europe.

 

A propos du rôle de l'Europe

La première question à se poser est : quel rôle l'Europe doit jouer ? En premier lieu, il faut prendre conscience que les Balkans sont en Europe. Ils font partie de l'histoire de notre continent, une histoire qui a trop souvent été sombre. Longtemps, l'Allemagne, le Royaume-Uni et la France ont été désunis et se sont combattus. Pour l'Allemagne, cela fait seulement 50 ans que cet affrontement a cessé. Cela ne signifie pas qu'il y ait une fatalité de la guerre en Europe. J'en veux pour preuve qu'aujourd'hui nous sommes unis au sein de l'Europe et que nous avons mis en place une libre-circulation des citoyens ; un Italien ou un Anglais peut venir travailler en France librement ; un Allemand sera tête de liste en France aux élections européennes.

Pourquoi ce qui est vrai chez nous ne pourrait-il pas l'être demain en République fédérale yougoslave ? Le but des Européens n'est pas de faire usage de la force simplement pour afficher leur puissance, mais d'arriver à démontrer qu'un Etat pluri-ethnique peut vivre en paix en respectant les spécificités des uns et des autres. Si l'on n'admet pas ce principe, si on laisse se faire des partages étatiques en Europe sur des bases ethniques, on ouvre la voie à des décennies de querelles et de conflits. L'Europe a un rôle essentiel à jouer dans la recherche de la solution politique en Yougoslavie et la Russie doit être partie prenante de cette "médiation européenne".

 

L'ONU et le conflit

Le jour même où ce conflit a éclaté, la Commission de la Défense que je préside à l'Assemblée nationale rendait public un rapport sur l'avenir de l'OTAN. Nous avions décidé de faire ce rapport afin de réfléchir au nouveau "concept stratégique" de l'OTAN. Dans les propositions qu'ont faites les Américains pour le sommet de Washington, figure la possibilité pour les alliés d'agir sans mandat des Nations unies. Les Etats-Unis justifient cette position par les risques de paralysie du système de l'ONU qu'entraîne l'utilisation du droit de veto par les Russes et les Chinois.

Dans le rapport de la Commission, nous avons dit qu'il fallait refuser clairement une telle mesure qui mettrait à bas tout le système de sécurité collective des Nations unies en reconnaissant à certains le droit d'agir en dehors du droit international. Le conflit du Kosovo est en train de nous prouver tout ce que cette proposition avait de dangereux. Plus personne ne conteste aujourd'hui que les frappes aériennes se sont faites sans l'aval du Conseil de sécurité des Nations unies. La question n'est pas de remettre en cause la nécessité qu'il y avait de donner un coup d'arrêt à la politique criminelle de Milosevic, mais de comprendre que l'Europe ne peut se passer de toute la communauté internationale (et notamment de la Russie) pour trouver une solution politique à la question du Kosovo car les frappes aériennes, sans relais politique, seront insuffisantes.

Il faut revenir à l'ONU pour que l'action euro-américaine au Kosovo puisse être créditée d'une véritable légitimité internationale.


* Député du Tarn, président de la Commission de la Défense nationale et des Forces armées, ancien ministre.

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