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Guerre, les impasses Par Henri Malberg |
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| Au moment où j'écris, l'OTAN s'installe dans une guerre plus dure. Les Etats-Unis annoncent le rappel de 33 000 réservistes. La flotte aérienne est maintenant de mille avions. L'état-major de l'OTAN annonce le passage à une autre phase qui sera "plus coûteuse en pertes"... et "durera beaucoup, beaucoup, beaucoup de semaines ou même de mois". Le Figaro écrit : "La vraie guerre est là". Et de citer un proverbe : "Quand on a commencé à étouffer le chat, il faut le finir". |
| En même temps, avec insistance, des voix se font entendre pour une solution politique. C'est le cas de nos invités qui s'expriment dans les pages qui suivent [ voir l'Evénement ]. |
| On a entendu dire ces jours-ci que le Parti communiste mettait de l'eau dans son vin pour tenir compte de l'opinion publique qui, dans d'importantes proportions – à ce moment du conflit –, soutient les bombardements et même l'éventualité d'une intervention terrestre. Robert Hue, une nouvelle fois, vient de s'exprimer sur la question : "Je l'ai dit et j'y insiste : la politique menée par Milosevic, les exactions contre les populations d'origine albanaise sont une honte pour la conscience humaine. [...] A cette violence, à la “ purification ethnique ” et ses abominations, l'OTAN a prétendu répondre avec des bombardements. Je persiste à penser [...] qu'il est néfaste dans l'immédiat, et pour demain, que les Etats-Unis, par OTAN interposée, aient imposé aux Européens leur stratégie au service d'intérêts qui ne sont pas les nôtres" (1). |
| Naturellement, cette position réaffirmée ne néglige nullement ce qui se passe dans le pays. |
| Une forte partie de l'opinion a fini par se convaincre que l'intervention militaire était inévitable. Le Parti communiste se conduit de façon à ne pas faire de cette différence d'appréciation un clivage, une rupture. Il considère qu'il est normal, dans une situation si complexe, que des personnes, d'égale bonne foi et avec des arguments tirés de la situation, apportent des réponses différentes de la leur. |
| D'ailleurs, toutes les familles politiques connaissent la même situation. C'est vrai aussi dans la liste conduite par Robert Hue. Cela découle de la situation elle-même. L'écrasante responsabilité du pouvoir de Milosevic fait passer au second plan celle des grandes puissances qui ont joué avec le feu et contribué à l'explosion des nationalismes dans les Balkans. |
| Il faut espérer que l'engrenage du pire ne va pas se produire. Rien n'est plus urgent que de travailler à une issue politique. Francis Wurtz comme Paul Quilès en ébauchent des contours. |
| Un malaise s'installe |
| Progressivement, un malaise s'installe dans les milieux politiques et intellectuels et dans les médias. |
| - Qu'en était-il réellement des négociations de Rambouillet et des possibilités d'un accord imposé à Milosevic ? Et que Mme Albright est-elle venue faire à Paris durant ces journées où tout bascula ? |
| On sait comment le retrait des 1500 observateurs de l'OSCE qui quadrillaient le Kosovo – grand comme deux départements français – a joué un rôle essentiel, avec les bombardements, et permis au gouvernement de Milosevic de passer à une phase inouïe d'éviction ethnique. |
| - Qu'en est-il des conséquences de la décision des Etats-Unis d'écarter l'ONU lors du choix de bombarder la Yougoslavie ? Il faut rappeler que le Secrétaire général de l'organisation internationale a déclaré mot à mot que "les bombardements étaient incompatibles avec la Charte de l'ONU" (2). Est-ce qu'il faut comprendre que, pour les Etats-Unis, l'OTAN a désormais la primauté sur l'ONU ? |
| - Et qu'en est-il des buts de guerre américains ? Un article de Sbigniew Brzesinski, "guerre totale contre Milosevic", publié dans un grand journal de Los Angeles (3), a fait l'effet d'une douche froide. "L'enjeu dépasse infiniment, désormais, le simple sort du Kosovo. Sa transformation radicale date du début des bombardements. Il n'est pas excessif d'affirmer que l'échec de l'OTAN signifierait tout à la fois la fin de la crédibilité de l'Alliance et l'amoindrissement du leadership mondial américain". |
| Nombreux sont ceux qui pensent que les Etats-Unis mènent en quelque sorte deux guerres. Une guerre contre Milosevic et les forces armées yougoslaves. Et une démonstration de puissance destinée à l'Europe et à la Russie. "C'est nous qui sommes la superpuissance. C'est nous qui disons le droit. C'est nous les gendarmes". |
| Les Français ne semblent pas dupes qui, dans la proportion des deux tiers, supportent de plus en plus mal l'hégémonie américaine. Et même dans la guerre du Kosovo. |
| - Qu'en est-il aussi des débats stratégiques aux Etats-Unis qui considèrent qu'à vue moyenne, dix ou vingt ans, il faut installer, face à une Russie qui va retrouver son équilibre, une force militaire américaine au coeur des Balkans ? Dans cette optique, le Kosovo n'est qu'un prétexte. |
| - Et combien d'autres questions. Par exemple, quand Mgr Rouet s'interroge sur le problème du droit d'ingérence. Nécessaire pour faire respecter la valeur universelle du droit des peuples. Mais quelles limites dès lors qu'il s'agit de passer à la guerre ? |
| Après tout – comme dit Marek Halter – on a vaincu l'apartheid sans faire la guerre à l'Afrique du Sud. |
| - Et que peuvent bien penser les peuples du monde devant cette sorte d'allégresse furieuse qu'on sent chez les chefs militaires de l'OTAN comme chez certains ministres européens de montrer leurs forces, leurs fusées, leur armada d'avions, ce déchaînement de richesses et de puissances ? Quand on songe qu'un seul bombardier américain est équivalent au produit national d'un pays comme l'Albanie. |
| En vérité, ces événements montrent l'urgence d'avancer vers une autre organisation du monde. Il faut substituer à la domination d'une superpuissance et au partage en zones d'influence une véritable coopération universelle entre peuples égaux, ce qui suppose non pas de mettre entre parenthèses les institutions internationales, mais de les rendre plus vivantes et plus démocratiques. |
| De grandes responsabilités |
| Le Parti communiste, comme les forces progressistes et de gauche, ont de grandes responsabilités. Il n'y a rien de plus urgent que de travailler à une issue pacifique dans l'intérêt de tous les peuples des Balkans, de la paix et de l'Europe. |
| La campagne des élections européennes qui s'approche doit permettre à la liste conduite par Robert Hue, et au Parti communiste pour ce qui le concerne, de mettre en débat de nouveaux choix européens : une Europe sociale, démocratique et de paix. Il faut construire une communauté politique de peuples souverains, communauté capable de résoudre pacifiquement les conflits, les tensions que l'histoire a légués à l'Europe. |
| Ainsi, loin de tirer le Parti communiste en arrière et de "bloquer sa mutation", comme l'a écrit récemment le journal le Monde, la situation ne peut que l'inciter à être lui-même, novateur, ouvert à la société d'aujourd'hui, participant au gouvernement de la gauche plurielle, positif et critique d'un même mouvement pour contribuer à faire prévaloir de bonnes réponses aux problèmes posés. |
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1. Robert Hue à Talange, 13 avril 1999 2. L'Humanité hebdo, 17 avril 1999 3. Le Monde du 17 avril 1999. |