Regards Mai 1999 - La Création

Jules Vallès
Le révolutionnaire n'était pas un ange

Par François Mathieu


Jean Vautrin donnait à son dernier roman le titre d'un journal édité pendant la Commune de Paris, le Cri du peuple (1). Daniel Zimmermann offre une monumentale biographie de l'éditeur de ce journal, Jules Vallès.

 

Genre mineur aux dires de certains, la biographie a, pour d'autres, acquis aujourd'hui ses titres de noblesses. Se dégageant d'abord d'une volonté d'exemplification (pensons aux portraits de saints de la Légende dorée de Jacques de Voragine), puis de la véracité illusoire du romantisme (les Critiques et portraits littéraires de Sainte-Beuve qui s'appliquent à "chercher l'homme dans l'écrivain", et dressent donc plutôt des portraits moraux), la biographie ne cache plus sa complexité. Se référant à l'inconscient et au biologique, réévaluant les effets du déterminisme, remettant en question le principe de la neutralité, la biographie peut être aujourd'hui, comme l'a décrit Murray Paul Kendall dans the Art of Biography, à la fois une science, puisqu'elle met en oeuvre une démarche inductive et hypothético-déductive, et un art, puisqu'elle arrange des matériaux en vue de produire des effets au moins affectifs. Le XXe siècle a donc des biographies exemplaires, telles le Goethe, histoire d'un homme en trois volumes, de l'Allemand Emil Ludwig, la Reine Victoria du Britannique Litton Strachey, le Balzac de l'Autrichien Stefan Zweig ou, du côté français, l'Ariel ou la vie de Shelley d'André Maurois, la Vie de Jean Racine de François Mauriac et l'Idiot de la famille (Flaubert) de Jean-Paul Sartre. Pas besoin de longues explications pour comprendre quelle richesse détient la biographie en apanage quand à la méticulosité, à la rigueur scientifique, s'ajoutent les talents artistiques d'un écrivain, cette richesse accédant à des degrés parfois ultimes avec le roman biographique, dont un modèle me semble être le Hölderlin de Peter Härtling.

Daniel Zimmermann l'a déjà montré : nouvelliste et romancier (entre autres sa vaste saga des Banlieusards (2)), il est homme de l'art, puis, après son Alexandre Dumas le Grand (3), Grand Prix de la Société des Gens de Lettres, on a su qu'il est aussi homme de science. Et le voilà qui récidive, cette fois avec un aussi vaste Jules Vallès.

 

Le biographe entre le probable et le certain...

On peut s'interroger sur les raisons qui font un biographe. Un adulateur est hagiographe. Un universitaire peut voir dans la biographie un aboutissement de ses savantes recherches et trouver dans ce travail vulgarisateur le moyen de toucher un public plus vaste que celui, nécessairement restreint, à qui ses travaux s'adressent. Même s'il a été universitaire, Daniel Zimmermann n'occupe sûrement pas l'une de ces deux postures biographiques. Outre la rage (et le plaisir !) de chercher et d'écrire qu'il a dévorante, il défend et illustre l'idée du "mentir-vrai" ; et, ce faisant, l'écrivain d'une certaine façon se regarde, et plus loin observe ses pairs, comme en abîme, dans toute (sa) leur complexité.

Nous avions cru longtemps à travers sa trilogie, l'Enfant, le Bachelier et l'Insurgé, à la simplicité naïve, démunie de Jules Vallès. Ignorant le reste de son oeuvre, en dépit de diverses publications, notamment celles dirigées dans les années soixante par Lucien Scheler aux E.F.R., nous prenions cette trilogie pour un modèle d'autobiographie romancée, où la part romanesque tenait à un style unique qui ne pouvait que soutenir un récit objectif. Il est vrai que le séducteur nous avait pris à son jeu, relayé qu'il avait été par nos maîtres et nos parents. Cet homme ne mentait pas : il racontait, en homme du XIXe, ce que les enfants que nous étions vivaient encore au XXe. Nous étions, nous aussi, "dorloté (s), tapoté (s), baisotté (s)", et nous croyions aussi avoir "été beaucoup fouetté (s)". Et, bien sûr, aussi pauvres que les Vingtras, nous avions le même "respect du pain" que Jacques après la leçon de morale de son père. La victime frondeuse d'enseignants revêches avait toute notre sympathie, au même titre que le communard condamné à l'exil dans les brouillards londoniens, quand bien même nous ne mettions pas l'un et l'autre sur le même plan.

 

... d'un "je" qui a trompé tout son monde

Or, à notre courte honte, il faut bien l'avouer, ce "je" de Jacques Vingtras avait trompé tout son monde, les lecteurs du premier degré comme les exégètes. Le candide était un roublard. Dans sa préface à l'Enfant, Louis Scherer qualifiait la trilogie d'"autobiographie à peine romancée" (4), Philippe Lejeune dans Je est un autre (5) faisait de l'Enfant le premier objet de ses études sur le récit autobiographique. C'est là qu'est intervenue toute la science de Daniel Zimmermann. Les pistes de la trilogie étaient en fait à regarder comme une fiction et il fallait fouiller dans les inédits, les documents officiels, la correspondance privée et un nombre impressionnant de textes oubliés. Il va de soi que les sources sont inégales en fonction des périodes et que, par exemple, sur l'enfance, il n'a disposé "que de textes à points de départ autobiographiques" et qu'il a donc dû "essayer, moins de distinguer le vrai de l'imaginaire, que tenter de cerner le probable par recoupements avec ce qui est certain".

Il n'empêche que son récit biographique reste égal, équilibré, en particulier grâce à la distance ironique et sans concessions qui le sous-tend. Le bonhomme Vallès n'en prend que plus de vérité humaine, et l'on se dit que ses détracteurs contemporains, tel Ferdinand Brunetière, auraient exercé une critique autre et donc bien plus vraie, puisqu'ils s'en prenaient facilement au personnage, s'ils en avaient connu les vérités. Passons les récits sur l'enfance et la propension à se présenter en victime, les études qui s'achèvent plus que laborieusement (dix inscriptions au bac de droit !) et quelques irrégularités dans l'obtention de tel diplôme, pour découvrir un Vallès antisémite, xénophobe, machiste et âpre au gain, un Vallès plus souvent quémandeur que généreux. L'auteur de l'Anus du monde (6) relève la constante "racisme, xénophobe, autodéfense" dans l'oeuvre de Vallès, tout en soulignant que, par exemple, "à la différence fondamentale de Céline, Vallès n'a jamais appelé au meurtre des juifs" et que, dans le même temps, "il a tenté d'instaurer une société plus fraternelle". Il ne faudrait pas confondre l'homme avec la totalité de son oeuvre ! Et pourtant les appels constants à Hector Malot pour qu'il l'aide à publier, ou à telle autre connaissance pour placer ses articles qui, après que l'un et les autres ont fait tout ce qu'ils ont pu pour l'aider (en particulier pendant son exil en Angleterre et en Belgique), témoignent d'une grande ingratitude qui ne le rend pas sympathique. Il ne sort pas grandi des tirades déplacées sur Victor Hugo. Quant à ses vues sur la création des lycées de jeunes filles, Zimmermann a beau jeu d'ironiser sur l'inconséquence de celui qui avait pourtant été délégué à l'Enseignement pendant la Commune ! Et sur le machisme de l'Insurgé qui écrivait : "La femme ne doit pas être une savante et avoir été d'avance disciplinée ! On veut la virginité de l'esprit tout comme la virginité de la chair." Fermez le ban !

On accuse souvent le biographe de s'aliéner à son sujet et d'entraîner son lecteur dans le piège de l'admiration et de l'identification. Daniel Zimmermann ne devra pas ici battre sa coupe ; bien au contraire, il nous aura ouvert les yeux et fourni les instruments pour lire et redécouvrir tout autrement l'Irrégulier.

 

Daniel Zimmermann,
Jules Vallès, l'Irrégulier,
le Cherche-Midi éditeur, 468 p., 139 F


1. Voir Regards n°44, mars 1999.

2. Dernier titre paru, le Gogol, Le Cherche Midi éditeur, 1998.

3. Julliard, 1993.

4. Jules Vallès, l'Enfant, EFR, 1964.

5. "Le Récit d'enfance ironique. Vallès", in Philippe Lejeune, Je est un autre. L'autobiographie, de la littérature aux médias, Seuil, 1980.

6. Daniel Zimmermann, l'Anus du monde, le Cherche Midi, 1997 (roman sur Auschwitz).

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