Regards Mai 1999 - La Création

Etonnants voyageurs
Jim Harrison: 'Je suis l'oiseau et non l'ornithologue'

Par Cédric Fabre


L'auteur de la Route du Retour (1), chantre des espaces naturels américains, est avant tout poète. Il a donné une voix à l'émouvante Dalva, au tumultueux Chien-Brun, mais il a aussi placé sa propre voix et tout son être dans des poèmes aussi oniriques que véhéments, en hommage à la Terre-Mère. L'Eclipse de Lune de Davenport (édition bilingue, La Table Ronde) est une errance jubilatoire au coeur du monde.

 

Je considère l'espace comme le fait central de l'Amérique...

Dans le recueil d'articles et de petites histoires vraies publié en France en 1993, Entre chien et loup (Ed. Christian Bourgois), Jim Harrison écrivait : "Si vous voulez attirer l'attention sur la poésie dans un pays où tout ce qui n'est pas lié à la cupidité, de près ou de loin passe pour superflu, il vous faudrait immoler un poète volontaire dans une BMW 751. En costume Giorgio Armani. Avec une Rolex en or massif au poignet. Et le premier bébé marsouin fardé au rimmel, posé sur les genoux dudit poète. Ce genre d'excentricité." La poésie selon Harrison est un art fragile, "un savoir qui n'est pas aisément transmissible, ni cumulatif". Préférant la solitude des grands espaces du Nord-Michigan, où il vit, il a toujours refusé d'être poète enseignant à l'université : "En tant que poète, je suis l'oiseau, et non l'ornithologue". Il cite Garcia Lorca : "Le poète n'est que le pouls d'une plaie qui palpite vers l'ailleurs", puis Charles Oleson : "Je considère l'Espace comme le fait central de l'Amérique".

 

Le poète n'est que le pouls d'une plaie qui palpite vers l'ailleurs

Pour l'auteur de Théorie et pratique des Rivières (Poèmes, Ed. bilingue, 10/18) la poésie est une alliée. Elle est aussi une forme de résistance à tous les conformismes de la réalité consensuelle. Contre la géométrie occidentale, "les escaliers, les échelles, les dix Commandements". Ecrire de la poésie, c'est nager en eaux troubles, "là où les gens raisonnables se seraient aussitôt noyés". L'homme écrit au gré de promenades dans les forêts, de parties de chasse, de pêche, de marches dans les étendues sauvages, où il surprend les animaux dans leurs activités, ours, pumas et autres oiseaux : "Dans la Nature sauvage, je suis peut-être plus près de la vie onirique." Il affirme aussi que les poèmes sont faits pour réveiller les dieux endormis, histoire de réenchanter le monde ; sa volonté poétique est d'accéder au coeur des choses, de percevoir les battements de coeur du monde : "Nos esprits bruissent comme des abeilles/mais les leurs ne bourdonnent pas./ Ce ne sont qu'ailes sans coeur, disent-elles,/cheminant vers une autre fleur." Il n'est pas question pour autant d'un rapport mielleux à la Nature. Cette dernière se contente d'être "juste", et de rappeler à l'homme qu'il n'est pas tout-puissant. "J'ai trop gâché le clair de lune" : la nature permet de distinguer les échecs, de les replacer à leur juste mesure, car seule "l'épreuve du monde naturel" permet de se trouver une place, que la civilisation a fait perdre à l'homme depuis longtemps. Elle serait alors aussi une consolation... Des animaux et des hommes blessés peuplent les poèmes de Harrison, qui, sonnant parfois comme de légers et doux aphorismes, exaltent la magnificence tout en exprimant l'énigme qui se tapit au coeur du monde : "Les poissons n'ont pas inventé l'eau et les oiseaux n'ont pas inventé l'air." La lune est omniprésente, cachée ou non : "Les hommes ont bâti des maisons en partie pour la gêne que leur donnent les étoiles"...

 

Je me suis rêvé
De longtemps
A l'endroit où je suis

Harrison parle aussi de politique, d'écologie, des "balafres sur le visage de la Terre" ; il salue la mémoire indienne et honore le Temps présent : "Je sais ces choses curieuses parce que je suis Jim, au bon endroit, au bon moment." Et d'inventer un calendrier avec des mois de trois jours, car "Tout le reste est espace/pour que le jour et la nuit/ne se sentent mal à l'aise/dans mes propres limites". Et il y a toujours ce sens de l'humour, comme ce poème sur un sage qui passe sa nuit à méditer dans un cimetière, non loin des loups... La chute ? Lorsqu'il se lève enfin, avec le jour, il va pisser et prendre un déjeuner... "Je me suis entraîné à me faire aussi fort que l'eau." Harrison cherche enfin, par ses écrits, à définir cette relation qui l'unit au lieu et au présent, et l'espace poétique est empli de cette quête merveilleuse : "Je me suis rêvé/De longtemps/A l'endroit/ Où je suis".

Aux Etats-Unis, Jim Harrison s'est d'abord fait connaître comme poète ; il a publié 9 recueils. Les poètes français l'ont influencé, comme Rimbaud, Apollinaire, Villon, mais aussi les Américains comme Whitman ou Neruda. Mais dans ses écrits, "il n'y a pas de cloison étanche entre la poésie et les romans", souligne son traducteur, Brice Mathieussent dans la biographie qu'il a consacrée à l'auteur (Jim Harrison de A à W, Ed. Christian Bourgois). "La meilleure poésie est le langage que votre âme parlerait si vous pouviez apprendre à parler à votre âme", souffle le poète.


1. Ed. Christian Bourgois

retour