Regards Mai 1999 - La Création

Etonnants voyageurs
L'appel de l'ailleurs

Par Cédric Fabre


Le Festival international du livre de Saint-Malo, "Etonnants- Voyageurs", a dix ans. Créé et toujours piloté par "le grand timonier", Michel Le Bris, il s'est ancré entre mer et terre bretonne, nourri des histoires réelles des coureurs d'océans et autres pirates, des récits des marcheurs des cinq continents, des voyages imaginaires de ceux qui ont trempé la plume jusqu'au coeur de l'univers.

 

Lors de la première édition d'"Etonnants voyageurs", Michel Le Bris cherchait déjà à amarrer le Festival du côté d'une littérature "voyageuse, aventureuse, ouverte sur le monde, soucieuse de le dire". Bref, les "Etonnants-voyageurs" étaient définis comme des errants de la plume, produits de tous les métissages, mais oeuvrant pour des Lettres tournées vers une certaine idée de l'universalité. "Le récit de voyage s'adresse à notre insatisfaction, à notre bougeotte contenue, à notre désir exacerbé d'aller ailleurs. Il commémore nos rêves défunts d'aventuriers. Il parle à une part de nous-mêmes que nous avons négligée : nous sommes tous des bourlingueurs et des nomades contrariés", note le baroudeur-écrivain Jacques Meunier. Saint-Malo a réussi le pari de devenir un espace de rencontres entre tous les genres, entre des littératures qui s'efforcent alors de se nourrir les unes les autres. Où l'on trouve des passerelles entre les romans "magiques" des Amérindiens et les histoires de Salman Rushdie ou de Vikram Seth, auteurs nés de cultures multiples, constitués d'une "identité partielle et plurielle à la fois". La "World fiction" des auteurs anglais originaires des ex-colonies de Sa Majesté côtoie ainsi les Lettres d'Amérique, et le roman policier pactise avec les récits de flibustiers. Refusant l'académisme des Lettres classiques, Saint-Malo affirme une littérature des marges, reprenant à son compte la formule d'Edward Saïd : "Le centre est plein d'un scepticisme fatigué, d'une sorte d'ironie satisfaite."

 

Une littérature des marges, loin du scepticisme fatigué

Cette année, Saint-Malo rend hommage à ces invités d'honneur comme Jim Harrison ou Théodore Monod, et évoquera la mémoire des défunts amis : Nicolas Bouvier ou Ella Maillart... Sans compter des hommages à Poe, à Louis Guilloux ou Jack London. Enfin, pour voler au-delà des terres et des mers, Saint-Malo met sur pied deux jumelages : l'un avec le centre André-Malraux, créé à Sarajevo par Francis Bueb ; l'autre avec la ville de Missoula (Montana), patrie des écrivains tels que James Welch ou James Crumley. Expositions (des dessins d'Enki Bilal et de Titouan Lamazou), documentaires, portraits et apéros à la terrasse des cafés... Saint-Malo est une "ville-du-monde-entier"...

 

Festival International du livre de Saint-Malo, "Etonnants voyageurs". Du 20 au 24 mai. Renseignements : 02 99 30 07 47

 

Quelques livres:

 

Haute voltige

Une anthologie de courts récits et nouvelles parus dans la revue Gulliver, créée au début des années 90 par Michel LeBris, Olivier Cohen et Alain Dugrand, et relancée récemment sous "pavillon" Librio. On y retrouve les pérégrinations littéraires d'un Red O'Hanlon, ou d'un Gilles Lapouge, la plume superbe d'un Jim Harrison ou l'esprit caustique et noir d'un James Crumley. Des écrits de haute voltige, qui donnent à mesurer le non-conformiste et aventureux esprit des Lettres qui règne à St-Malo.

Etonnants Voyageurs.
Collectif.
Ed. Flammarion, 350p., 130F.

Cap Horn

Un "journaliste-vagabond" revient en Patagonie, sur les lieux de son enfance, où, engagé comme mousse sur un baleinier, il découvrait la rudesse des hommes, égale à celle des paysages du Détroit de Magellan et du Cap Horn. "Les distances ne font souffrir que lorsqu'elles sont associées à des souvenirs", note le narrateur, troublé par ce retour. Il sera alors témoin de la fureur des hommes contre la nature "sauvage" – sur laquelle ils n'ont pas prise – qui s'exerce en l'occurrence contre les baleines. Une fureur qui n'a rien à envier à celle du capitaine Achab de Moby Dick. Livre, superbement illustré par Lorenzo Mattotti, empli des merveilles et des heurts du Voyage, en compagnie de l' aventurier capitaine Nilssen, et hanté par la légende du pirate Francis Drake...

Le Monde du bout du monde,
Luis Sepulveda,
traduit de l'espagnol (Chili) par François Maspero.
Ed. Seuil/Métailié, 132 p., 85F.

Vieux Sud

Ce recueil de nouvelles parle la langue de la Terre, des montagnes usées, des goulets et des ravins du massif des Appalaches, dans le Kentucky. Les personnages de Chis Offutt sont des éclopés, des bouseux, des gens ordinaires du Vieux Sud, baignant dans ses traditions – parfois la supersition – et sceptiques à l'idée du bonheur : "La plupart par ici attendent juste de mourir (...) Ce qui est drôle c'est que tout le monde se lève de bonne heure quand même". Junior s'entête à passer un "certif" d'études, "pour rien, comme ça" ; Vaughn veille le dernier souffle d'un grand-père qui désire s'éteindre en pleine nature, au coeur du monde sauvage... Très noires, parfois cocasses, ces petites histoires fourmillent d'anecdotes émouvantes ou effroyables, et de personnages authentiques, stupéfiants de vitalité.

Kentucky Straight,
Chris Offutt.
Ed. Gallimard/La Noire, traduit de l'américain par Philippe Garnier, 200 p., 95F.

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