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Balzac, hommage Par Sylviane Bernard Gresh |
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Entretien avec François Bon |
| Tours, qui a vu naître le moins tourangeau des romanciers français, rend hommage au plus célèbre de ses enfants, le plus tellurique, le plus boulimique, le plus démesuré, le plus titanesque des écrivains, toutes époques de la littérature française confondues. |
| Le Centre dramatique régional de Tours (CDRT) ne célèbre pas de manière convenue le bicentenaire de la naissance de Balzac. Depuis deux ans, Gilles Bouillon et son équipe lisent chaque mois de larges extraits de romans de l'écrivain, une douzaine de lectures depuis février 1998, de 2 à 5 heures, dans les lieux les plus insolites. Deux mille à deux mille cinq cents personnes sont venues les écouter. Le point d'orgue de ces manifestations aura lieu les 15 et 16 mai. Le CDRT a pris en charge la conception d'une rencontre littéraire nationale autour de Balzac et des enjeux actuels de la lecture de son oeuvre : avec François Bon, Michel Chaillou, Pierre Michon, Marc Petit, Jean-Paul Goux, Jean Rouaud, Martin Winckler. |
| Dans la nuit du samedi au dimanche, sera lu in extenso par l'équipe du CDRT et les auteurs invités, la Peau de chagrin. Dans le même temps, Gilles Bouillon met en scène un opéra comique, Monsieur de Balzac fait son théâtre (livret de Rémi Laureillard, musique d'Isabelle Aboulker). François Bon, "grand amoureux de Balzac", parle de ses rapports avec l'écrivain et de son travail avec le CDR de Tours.. |
| Balzac écrit la Ville nouvelle, ainsi de Paris au début du Père Goriot. Vous qui écrivez la Ville aujourd'hui, vous sentez-vous des affinités avec l'écrivain ? |
| François Bon : Je crois que la fascination c'est plutôt pour un présent immédiat. La vieille maison de Guérande dans Béatrix, la place d'Issoudun dans la Rabouilleuse, les ruelles d'Angoulême, ou les herbes folles devant la vieille porte en bois du jardin des Grandet. Paris n'est qu'une sorte de grand village, de projection agrandie de nos villages. Là, certainement, dans cette présence de l'immédiat, une affinité. La bascule vers la ville comme agissant elle-même dans le roman, sujet de l'action du roman, c'est plutôt dans l'étrange trilogie de l'Histoire des Treize, qu'elle s'impose à Balzac lui-même. Baudelaire ne s'y est pas trompé : nombre de ses propres notations viennent de la Fille aux yeux d'or. Je crois que la passion de la littérature se suffit à elle-même. Elle nous impose à chaque époque ou selon la place de chacun ses sujets. Pierre Bergounioux, qui n'aime pas Balzac, tout en étant capable d'en réciter des paragraphes, et qui, à ce titre, a refusé de se joindre à nous à Tours pour un hommage, cite cette formule toute simple de Flaubert : "On n'écrit pas ce qu'on veut." Elle vaut même pour l'ami Honoré. |
| On parle du "réalisme" de Balzac. Comment parler du réalisme aujourd'hui ? |
| François Bon : Ce qui est bien, depuis quinze ans, c'est qu'on n'en parle plus, du "réalisme" de Balzac. Il y a eu tellement de dégâts, contre Balzac lui-même, contre nous, avec ces préjugés binaires. Tous les "ismes" sont dangereux, mais heureusement, avec des Deleuze, des Foucault, des Blanchot, la lecture de Julien Gracq aussi, on a des moyens plus intéressants d'aborder notre relation au monde. Par exemple, la manière de Heidegger : "Progresser vers une présentation du monde comme problème." Expliquons-nous plutôt avec la réalité. Les physiciens, pour les interactions des particules dans la matière, ou pour les modèles d'expansion initiale de l'univers, utilisent par exemple un concept de temps réversible. La notion même d'existence de la matière, à un instant donné, dans ces interactions, ne peut s'exprimer qu'en termes de probabilités statistiques. Il y a assez de choses passionnantes à penser là, et leur influence sur notre manière de regarder, de penser, donc sur le récit qu'on tient du monde, ce récit qu'on recommence toujours pour nous penser nous-mêmes dans le monde, sans retomber dans ces vieilles lunes simplistes. En outre, ce qui est fascinant chez Balzac, et que ces préjugés ont longtemps occulté, c'est comment l'illusion des romans naît de grandes percées purement fantastiques, quasiment hallucinées. Des textes en général courts, dans une toute petite poignée d'années, quand Balzac avait trente, trente-cinq ans. |
| Vous êtes, avec le CDR de Tours, et son directeur Gilles Bouillon, le "maître d'oeuvre" du débat du 15 mai et des lectures menées dans la région depuis un an. Quelles réflexions vous inspire cette expérience ? |
| François Bon : On a fait le pari, pendant un an et un peu plus, une fois par mois, chaque fois dans un lieu distinct de la ville, évidemment pas n'importe laquelle, celle même de Balzac, de lectures à haute voix, en binôme. En commençant par ces textes fantastiques et méconnus, la Grande Bretèche, Adieu, Louis Lambert, et peu à peu nous risquant sur les grands chemins. Par exemple, le Lys dans la vallée, lu au château de Saché, les phrases nommant le paysage qui nous entourait directement. On a fait une erreur technique : on croyait que ça intéresserait une vingtaine de personnes, on avait fait des bancs en bois pour quarante maximum. Il en est venu chaque fois plus du double. Et une surprise : le plaisir qu'on prenait nous-mêmes à se mettre ça en bouche, cette grammaire du récit dont disposait Balzac, quelque chose de musculeux, avec des souplesses, des ruptures, qu'on ne découvre que dans le temps réel de la lecture à voix haute. On s'imaginait qu'on aurait chaque fois à couper des longueurs : on tombe parfois sur des maladresses à prendre avec le sourire, mais c'est rare, et c'est encore Balzac, témoin de son rythme d'écriture. C'est Walter Benjamin qui, le premier, a attiré l'attention sur ce que la rapidité de vision permet à Balzac de dépister des mutations de son temps, qu'il n'atteindrait pas avec des schémas de narration moins brutalement dressés. |
| Vous avez fait appel à des écrivains contemporains pour faire vivre les deux cents ans de Balzac. Quels romanciers et pourquoi ces "modernes" pour évoquer un romancier du XIXe siècle ? |
| François Bon : C'est du côté des écrivains que sont venues, et pas d'aujourd'hui, les lectures les plus pointues, les plus réveilleuses, celles aussi qui donnent l'alerte, maintiennent Balzac comme un parcours obligé. Baudelaire, Proust, puis Blanchot, et surtout Julien Gracq. Récemment, le flambeau a été repris par quelqu'un qui est manifestement écrivain dans toutes ses fibres, avec la sauvagerie et la culture que ça comporte, Pierre Michon, avec son texte : "Le temps est un grand maigre". Nous avons demandé simplement à quelques-uns parmi ceux dont l'écriture nous concerne le plus, pour maintenant, Chaillou, Rouaud, Michon, Goux, de venir parler de leur lecture de Balzac, parce qu'elle croise forcément ce qui est le plus fascinant chez Balzac : que l'écriture naît de l'écriture elle-même, de sa propre logique. Quelques-uns ont refusé parce que, peut-être, trop flaubertiens, Bergounioux et Echenoz. Michel Butor n'était pas disponible, malheureusement, parce que ses Improvisations sur Balzac sont un grand livre, un livre surprenant, même pour un familier de son oeuvre. |
| Ce n'est pas les deux cents ans de Balzac qu'il s'agit de faire vivre, ces anniversaires en grande pompe sont un défaut national qu'il faudra bien se décider à remettre un peu à sa place, au lieu d'en faire une sorte de mi-temps entre la folie du foot et celle de l'an 2000. Juste la passion de la littérature. On terminera par une nuit de lecture, avec la Peau de chagrin. Si vous permettez, pour finir, juste ce passage de Maurice Blanchot qui, pour moi, a été un grand déclic, et qui me hante depuis bientôt dix-huit ans, justement parce que l'idée de réalité y est au centre : "Se soumettre à l'enchaînement fatal qui les unit les uns aux autres et dont, dans le silence saccadé de l'écrivain, on entend l'effrayante cadence abstraite... Elle impose une réalité imaginaire, d'autant plus puissante que cette réalité est le développement inéluctable et forcené d'un calcul mental. L'idée s'empare de cette immense possibilité d'expressions qu'est l'esprit de Balzac ; elle leur impose ses exigences inépuisables ; elle tire d'elles une suite de conséquences qui, se développant sans fin, avec un mouvement de plus en plus contrarié par l'enchevêtrement même de ses propres déductions, finissent par éclater dans un drame d'une puissance effrayante où ne subsiste que la puissance hallucinatoire d'un esprit qui impose son rêve comme la seule réalité authentique". |
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