Regards Mai 1999 - La Création

Anniversaire
Secrétaire de la société, Balzac, Honoré

Par Muriel Steinmetz


On aurait pu attendre août 2000 pour commémorer la 150e année de sa disparition en 1850. La Délégation aux célébrations nationales a choisi de solenniser sa naissance, le 16 mai 1799, à Tours. Mais l'auteur de la Comédie humaine n'a jamais quitté le monde.

 

Balzac, donc (la particule, c'est son père qui se l'attribua, en 1802). La vigueur d'un sanglier, un cou de taureau, le nez carré du bout séparé en deux lobes, une fine moustache, le cheveu dru, vraie crinière léonine, des yeux magnétiques "à faire baisser la prunelle aux aigles, à lire à travers les murs et les poitrines, des yeux de souverain, de voyant, de dompteur", dira Théophile Gauthier.

 

Une vitalité d'Hercule minée par le surmenage

Cet homme trapu était constitué pour dépasser cent ans. Il mourra à cinquante-et-un ans. Sa vitalité d'Hercule a trompé tout le monde. Il fut, après Nietzsche, l'un des grands surmenés de son siècle. A son dernier souffle, tout, en ce colosse, soudain se relâcha. Dans le récit qu'il fit de sa fin, Octave Mirbeau écrivit ceci : "Quand le lendemain de sa mort, les mouleurs vinrent pour mouler le visage de Balzac, ils furent obligés de s'en retourner (...). La décomposition avait été si rapide que les chairs de la face étaient toutes rongées... Le nez avait entièrement coulé sur le drap." C'était un ogre, avec un appétit boulimique de tout. "La vie, disait-il, est un métier qu'il faut se donner la peine d'apprendre". Il commença tôt. C'était pourtant mal parti. Il naît, jour pour jour, un an après le décès d'un premier enfant, un garçon. Il prend en quelque sorte la place du mort. Même mésaventure adviendra à Van Gogh. N'y a-t-il pas là un terreau fertile pour la névrose ? Mais il aura de l'énergie pour deux. Et plus. Son oeuvre ne compte pas moins de deux mille cinq cents personnages. Enfantés par un titan. Personne après Dieu, sauf Shakespeare, ne l'égale en la matière. Tant de vie, sortie fumante de la forge incandescente de son esprit, doublera la première, la "vraie". Sa mère n'est pas tendre. On expédie le gros poupon en nourrice puis en pension, dès son plus jeune âge. Plus tard, madame de Berny lui dira : "Vous êtes une fleur venue sur du fumier." De cette existence à la dure, loin des siens, il tirera une volonté de tous les diables, trouvant refuge dans l'écrit. S'il compte peu pour les siens, il sera tout en imagination. A sa mère, en 1849, il rappellera drôlement : "Dieu et toi savez bien que tu ne m'as pas étouffé de caresses ni de tendresses depuis que je suis au monde. Tu as bien fait. Si tu m'avais aimé comme tu as aimé Henri (son frère cadet, NDLR), je serais sans doute où il en est et, dans ce sens, tu as été une bonne mère pour moi."

 

Reprendre, tordre, polir une phrase, sublimation de l'amour

On sait que Balzac, qui écrivit "à la lueur de deux vérités éternelles, la religion et la monarchie", travailla comme un damné, de seize à dix-huit heures par jour. Il se couchait à six heures, on le réveillait à minuit, il écrivait jusqu'au matin. Pas de tabac, mais du café, en quantité considérable. "Je suis une machine à phrases", dira-t-il. Une seule d'entre elles pouvait l'occuper toute la nuit. Il la reprenait, la tordait, la polissait. La journée se passait à corriger les épreuves. Il vivait alors comme un moine. "Une nuit d'amour, c'est un livre en moins." Parfaite définition de la sublimation. Une page de Balzac était par lui reprise de dix-huit à vingt fois. Gauthier encore : "Des lignes partaient du commencement, du milieu ou de la fin des phrases, se dirigeaient vers les marges, à droite, à gauche, en haut, en bas, conduisant à des développements, à des intercalations, à des incises, à des épithètes, à des adverbes. Au bout de quelques heures de travail, on eût dit un bouquet d'artifice dessiné par un enfant (...) la correction, à peine faite était déjà corrigée". Recevant la Chartreuse de Parme de Stendhal, il se mit à la corriger comme un fou, avant de reconnaître là un style à part entière. Nul n'a surpassé Balzac dans l'art de la digression. Au fond, il ne savait pas s'arrêter, encore moins mettre le mot fin. Est-ce pour cela que ses personnages font retour dans ses romans, depuis le Père Goriot ? Au théâtre, où il tenta en vain sur le tard de s'imposer, il ne pouvait conclure une pièce. Quinola, présentée à l'Odéon en 1841, en est l'exemple calamiteux.

 

Quand "écrire, c'est vivre", prend le sens propre

Entre le texte et la brochure, les ajouts sont considérables, les comédiens y perdent leur latin, épuisés par tant de répliques à apprendre par coeur remplacées par d'autres. Ce fut un échec de taille. L'ogre a bouffé de la vache enragée et multiplié les expériences malheureuses. Très jeune, il achète une imprimerie qui fait faillite. Il est un peu léger en affaires. De quoi pour longtemps grever ses finances. A ce petit jeu, il ruine sa mère. Il devient journaliste, besogne alimentaire destinée à éponger les dettes de l'imprimerie. Mais il considère comme perdus le temps et le talent consacrés à la presse. Il a, un temps, son propre journal. Mais les dettes ne le lâchent pas. Il doit fuir les huissiers, envoyer ses meubles au Mont-de-Piété, passer quelques nuits à l'ombre. Ses livres, il finit par les vendre en feuilletons dans les journaux, inventant un genre qui ne s'est pas éteint. Et toujours l'argent manque. "Je combattais la misère par la plume". Les livraisons se multiplient. Il cède ses romans avant de les avoir composés. Il note quelque part : "Je dois écrire quatre cent quarante-huit pages d'une écriture serrée en quarante jours."

 

Une société où l'argent est tapi dans les consciences

A l'interrogation "Pour quelle faute avez-vous le plus de tolérance ?", Proust, dans son questionnaire, répondait : "Pour la vie privée des génies." N'est-ce pas qu'au vu de la vie de Balzac, et de la sienne, on emboîterait volontiers le pas au romancier de la Recherche ? Génial, Balzac le fut qui, le premier d'entre les grands, s'attela à une oeuvre résolument moderne, embrassa de fond en comble la société en mouvement de son temps et sut capter l'essence et l'existence de ses contemporains. De son propre aveu humble "secrétaire de la société", il en dressa l'inventaire des vices et des vertus, peignit des caractères typiques en choisissant des circonstances typiques. Il semble incroyable qu'il ne se soit pas estimé doué sur le plan littéraire, cherchant l'expression avec des peines sans fin. On ne trouve en lui aucune des débordantes facilités du lyrisme romantique (Hugo!). Par bonheur, il croit en lui face au monde réel, oeuvre en ce sens. Celui que Baudelaire qualifie de "visionnaire" fouille l'âme de la vie de province comme celle de Paris. Il saisit, avant les autres (Marx lui en sut gré) les conséquences de l'avènement du capitalisme et analyse la toute-puissance de l'argent, en une société où "la pièce de cent sous est tapie dans toutes les consciences". Ainsi, la figure du banquier Nucingen le hante, comme celle de l'avare en la personne du Père Goriot, ou encore celle du journaliste. Le grand critique qu'était Balzac méprise les critiques, à en croire les tableaux peu flatteurs qu'il trace des moeurs d'un Etienne Lousteau, ou d'un Nathan... Il s'attache aux petites gens, qu'il "bourre de volonté jusqu'à la gueule" (Baudelaire), use du caractère épique pour narrer des histoires de concierges. Vraie guerre de Troie dans un immeuble. Il a le chic pour brosser des physionomies, démêler en chacun les mobiles de la moindre action. Balzac va droit au but. Un détail peut lui suffire pour signifier un caractère, une personnalité. Pour ce faire, il accentue, il grossit. Il ne trace pas un portrait, il compose une figure. En un mot comme en cent, la sienne est celle du génie.

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