Regards Mai 1999 - La Création

Villes d'art
Le Havre, un musée et un peintre face à la mer

Par Lise Guéhenneux


Voir aussi L'espace de Braque

A l'entrée du port, à la limite de la ville et de la zone portuaire, le musée André-Malraux, construit de 1958 à 1961, vit aujourd'hui sa renaissance après trois années de travaux de rénovation. Dans cette ville de 200 000 habitants presque entièrement reconstruite après les bombardements anglais de la dernière guerre, le musée figure parmi les bâtiments culturels témoins de la politique volontariste d'André Malraux.

 

Le Havre est la ville qui a accueilli le premier bâtiment construit pour abriter une Maison de la Culture dont l'originalité fut d'avoir, dès son ouverture, montré les collections muséales jusque là conservées dans des caisses comme la plupart des oeuvres d'art mises à l'abri des combats. L'histoire en fait donc la première Maison de la Culture en même temps que le premier musée reconstruit après guerre dans l'esprit des lieux polyvalents de l'époque. Ce bâtiment vient prendre place dans un exceptionnel ensemble architectural où l'architecte Auguste Perret a pu concevoir et réaliser un véritable projet urbanistique et où est venue s'intégrer l'une des plus belles réalisations d'Oscar Niemeyer, la Maison de la Culture, deuxième du nom par conséquent, inaugurée en décembre 1982.

 

Une halte entre l'Angleterre et le continent

Aujourd'hui, les traumatismes des destructions digérés, les Havrais commencent à découvrir une ville qu'ils ont longtemps rejetée. L'activité portuaire ne nécessite plus de stockages importants et les docks du port autonome, comme dans de nombreux autres ports européens, sont en passe d'être regagnés par la ville. L'urbanisme de Perret, largement ouvert sur la mer, dégage des percées sur l'arrivée des énormes bâtiments remplis de containers prêts à être chargés sur des camions. Le fret a augmenté de 10 % et un projet d'avant port permettra au flux des marchandises d'être encore plus rapide. C'est dans ce contexte, que vient se placer la rénovation du Musée. Une des principales préoccupations des élus étant de changer l'image industrielle de la ville pour celle de ville d'art et d'histoire.

La promenade maritime qui borde le musée a déjà été réaménagée et le musée lui-même est conçu aujourd'hui comme une halte entre l'Angleterre et le continent.

 

Eclairage et conservation des oeuvres, la réussite d'une rénovation

Pour adapter le musée à cette vocation touristique, les architectes et la conservatrice Françoise Cohen ont décidé de distinguer, dans la répartition même du bâtiment, les espaces dits de service, c'est-à-dire offrant le repos d'une cafétéria face à la mer et l'espace d'une librairie auxquelles les visiteurs peuvent accéder librement, ainsi que les services pédagogiques qui trouvent enfin leurs aises. Ces parties se trouvent dans les deux premières trames après l'entrée principale située au sud. Du hall du musée, on peut voir à travers une paroi pare flamme vitrée, sans y pénétrer, les espaces d'expositions comme mis en vitrine. Et, enfin, chose admirable, de toutes parts, la lumière pénètre largement avec vue imprenable sur la mer et les énormes bateaux, tout en étant filtrée par différents systèmes, du traitement des vitrages jusqu'à un système très au point de volets variant selon la course de soleil et les changements de luminosité qui font la beauté du ciel normand. Eclairage et conservation des oeuvres : c'est dans la tenue de ces deux extrêmes que tient la réussite de cette rénovation.

Comme aucune extension du musée n'était possible, le projet a su tirer au maximum parti des espaces existants et c'est pour les Havrais une redécouverte totale de leur musée. L'architecture a été réinterprétée sans perdre la fluidité et la transparence des espaces intérieurs qui signent la volonté de décloisonnement d'une architecture manifestement moderne. La structure est celle d'une boîte en verre divisée en carrés de 6 m portés par des poteaux métalliques et tournant le dos au musée traditionnel séparé en une suite de salles. La mezzanine de l'étage a été agrandie, permettant d'accroître les espaces d'exposition. Des puits de lumières ont été ménagés dans le pare-soleil d'origine. Cette fluidité et ce décloisonnement conditionnent un parcours dans les collections qui n'est pas strict, même s'il garde un fil chronologique. De même, il existe une possibilité de dialogue entre espace dévolu aux expositions temporaires et celui des expositions permanentes.

 

Ouverture, intelligence des accrochages et volonté pédagogique

Le musée actuel est un bonheur, pour qui a connu le musée de 1961. La conservatrice, Françoise Cohen, a beaucoup travaillé à le faire connaître par l'intelligence de ses projets et son ouverture d'esprit. On a pu y découvrir des expositions d'art contemporain remarquables par la qualité des oeuvres présentées, l'intelligence des accrochages, ainsi que par une volonté pédagogique extraordinaire. Aujourd'hui, on retrouve cette même volonté de donner du sens aux collections permanentes. Pour le visiteur néophyte, classer les oeuvres par genres académiques soulève tout de suite une foule de questionnements et l'introduit de façon intelligente dans l'histoire de l'art. Autre très grand moment de bonheur, l'accrochage des multiples Boudin, présentés comme dans un atelier. Les architectes ont au plafond ménagé une verrière dont la lumière vient éclairer une immense cimaise où s'accumulent un ensemble de petites études. La présentation prend sens par rapport à la notion de série. Le visiteur peut saisir d'emblée que le peintre ne se pose pas le problème du sujet, mais essaye, un peu à la manière de la musique d'ameublement d'Eric Satie, d'improviser en recherchant une liberté de création.

C'est cette même perspicacité qui préside à la manière dont Françoise Cohen nous amène à saisir les oeuvres de Braque qui composent l'exposition inaugurale de ce nouveau musée. C'est aussi, sans doute, ce qui a décidé la direction des Musées de France à donner des moyens financiers exceptionnels permettant de montrer des oeuvres rares du peintre, empruntées à des collections privées et des musées étrangers.

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L'espace de Braque

Par Lise Guéhenneux


L'exposition Braque ne joue pas sur la quantité, mais sur la qualité et chaque oeuvre trouve sa place dans un parcours conçu pour comprendre le fonctionnement de l'oeuvre picturale de Braque, à partir des oeuvres des années cinquante. Cette entrée en matière risque de paraître déroutante, mais elle permet de réactiver la vision que le visiteur peut avoir de l'oeuvre de Braque, sans la réduire au simple catéchisme du Braque cubiste.

La vision que l'exposition du Havre donne de la pratique de Braque permet de la situer au croisement de différentes problématiques qui en font la richesse. Comment Braque construit-il sa peinture, l'espace du tableau ? L'espace de la peinture de Braque est lié à celui de ses ateliers dans lesquels il réorganise constamment l'environnement à l'aide de rideaux et de cloisons.

Bien que la nature morte soit son espace de prédilection, il ne cesse de revenir vers le paysage et son expérience s'enrichit depuis 1907, lorsqu'au Salon d'Automne il voit la rétrospective Cézanne.

Evidemment, lorsqu'on pense à Braque, on ne peut s'empêcher d'évoquer la rencontre avec Picasso, par l'entremise d'Apollinaire. Mais connaît-on ses relations d'amitié et de travail avec Nicolas de Staël ainsi qu'avec des artistes d'autres générations que la sienne ? C'est ce repositionnement de l'oeuvre de Braque qu'effectue l'exposition du Havre. A travers le parcours de Braque, ce qui s'inscrit, ce sont également les problèmes de ce que l'on a appelé "le retour à l'ordre", les rapports du décoratifs et des Beaux-Arts, l'ouverture des domaines bien limités entre art noble et arts appliqués, qui, en France, ne sont toujours pas aussi bien éclaircis qu'en Allemagne où l'expérience du Bauhaus a été plus radicale.

Comment l'espace de Braque est-il empreint de tout ce contexte et comment y trouve-t-il sa liberté, passant du paysage à la nature morte, des grandes natures mortes, vrais morceaux de bravoure des années trente qui prennent place dans l'espace intérieur d'une salle à manger et les petits paysages, tableaux plus petits et plus discrets qu'il peint au même moment ? C'est encore ce que montre cette exposition. n L.G.

Le Havre, Musée André-Malraux, jusqu'au 21 juin, tél : 02 35 19 62 62.

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