Regards Mai 1999 - La Cité

STOP la violence
'Des jeunes qui parlent aux jeunes'

Par Jackie Viruega


Table ronde avec Lila, Linda, Love, Mdif, Saliha, Stéphane
Voir aussi Les dix points , Naissance d'un manifeste , Le souffle du débat au Mirail

STOP la violence, "manifeste de la jeunesse contre la violence et l'injustice" connaît une diffusion croissante. Ceux qui l'ont écrit , Lila, Linda, Love, Mdif, Samia, Stéphane, "des jeunes comme les autres", font partie du noyau militant de cette nouvelle association. Ils racontent leur engagement dans cette aventure.

 

Linda et Stéphane sont les premiers arrivés.

Linda : (19 ans, Argenteuil) J'étudie le commerce dans un lycée privé. Je me suis retrouvée dans l'association Stop la violence un peu par hasard. Avec Celia, la présidente de l'association, on a remarqué des journalistes en conversation avec des élèves du lycée Romain-Rolland. On s'est immiscées. Ensuite on est restées, nous deux, les autres n'ont pas été mobilisées autant que nous.

Stéphane : (18 ans) Je suis lycéen à Montreuil, j'ai intégré Stop la violence par le biais d'une autre association dont je faisais partie et qui nous a parlé du projet. On a été tous d'accord pour participer à la rédaction du manifeste.

 

Ce sont eux qui ont créé l'association ?

Linda : Non, elle s'est créée par la suite. On a trouvé que c'était vraiment une bonne idée de faire une association.

 

Qui était à l'origine du manifeste ?

Linda : C'est venu de Bouffémont après la mort du jeune (1)... Pour rédiger le manifeste, on a pris toutes les notes de Christophe (2) qui avait fait un reportage dans nos villes et nous a montré ce qu'il avait écrit.

Stéphane : On a discuté : les points sur lesquels on était d'accord et les autres

Linda : On en a sorti les 10 commandements (rires).

 

Et ensuite ?

Linda : Nova nous a donné la possibilité de s'exprimer à la radio, c'est une émission chaque mercredi de 19h30 à 20h30.

Stéphane : On invite des institutions, la police, l'école

 

Comment agissez-vous pour faire connaître ce manifeste autrement que par la radio ?

Linda : On le distribue, moi j'en ai distribué 2000.

 

Comment réagissent les gens ?

Stéphane : Les jeunes ou les adultes ?

 

C'est différent ?

Linda : ça dépend des individus mais tous ceux qu'on a vus, jeunes et adultes, nous ont tous soutenus et certains ont demandé à adhérer à notre association.

Stéphane : Certains ont créé leur association dans leur ville.

 

(Arrivée de Mdif)

Mdif : Je fais partie d'un groupe de rap à Paris dans le 19e arrondissement. Quand on était à Droit de cité, Eric est venu nous voir, il nous a parlé de l'association Stop la violence, une réunion s'est tenue, elle s'est bien passée, on a continué.

 

Certains vous reprochent-ils de faire de la morale ?

Stéphane : Nous avons reçu un message disant que c'est du bidon, mais il y a toujours de mauvais esprits...

 

Vous parlez des filles dans le manifeste...

Mdif : Ils ont raison : ceux qui frappent les femmes sont des impuissants.

Stéphane : C'est clair.

Linda : Au début il y a eu un blocage sur le mot, puis à la réflexion...

 

Vous trouvez que les filles sont plus victimes de violences que les garçons ?

Linda : un peu plus quand même... même verbalement

Mdif : Les femmes, ça se frappe pas ! C'est sacré, ça se frappe pas comme un homme...

Stéphane : Même un homme ça se frappe pas !

Linda : Tu n'aurais pas l'idée de frapper une fille même si elle a tort ! Bien sûr, des filles agressent, j'en ai vu, mais il faut savoir se maîtriser...

 

Si je vous dis que votre texte est ressenti comme un refus de la loi de la jungle, êtes vous d'accord ou non ?

Mdif : Non. Il n'y a que les politiciens qui parlent de loi de la jungle, on n'est pas des sauvageons, des sauvage. On est comme tout le monde !

Linda : C'est pas parce qu'on est jeune qu'on est violent !

 

C'est la société qui est violente ?

Linda : Oui c'est la société, pas seulement la jeunesse. On subit mais on en a marre qu'il y ait autant de violence. La violence s'est transformée, elle est plus forte qu'avant, avant... il y a dix ans peut-être, je me rends pas compte. Nous, on s'est rassemblés parce qu'il y a eu la mort de quelqu'un, quelque chose qui nous a choqués vraiment, on a réagi.

 

Cette violence que vous refusez, vous la voyez comme une réaction à une autre violence, moins visible, celle du chômage, de la pauvreté ?

Stéphane : S'il y avait du travail pour tout le monde... Les jeunes subissent, ils en ont marre de ne rien avoir et qu'on les laisse dans leur coin.

 

Qu'est-ce que vous allez faire du manifeste ?

Mdif : Le faire passer aux jeunes, pour qu'ils écoutent notre message, surtout aux plus jeunes, les petits frères, la génération d'en dessous.

Linda : Nous n'avons jamais eu d'association comme ça, aussi forte. Il y a des associations de quartiers, qu'on veut contacter pour travailler avec eux, certaines ont dix, vingt ans d'expérience, on a envie de savoir comment elles vivent. Nous faisons une tournée des villes d'Ile-deFrance, Argenteuil, Bouffémont, une ville par département. Et puis d'autres villes nous ont invités : Montpellier, Lille, Nantes, Marseille, Toulouse, Lyon, Strasbourg. On a commencé par Montpellier (3).

 

(Un nouveau groupe arrive, trois filles. Elles s'installent, un peu sur leurs gardes. Elles se détendent vite. Présentations.)

Love : J'ai 18 ans, j'habite Aubervilliers, je suis scolarisée à Arthur-Rimbaud à la Courneuve.

Saliha : J'ai 14 ans, j'habite Bouffémont. Christophe Nick est venu dans ma ville après le meurtre de Stéphane et nous a demandé si on voulait faire un manifeste contre la violence. On était partants. A Montpellier, on a fait une apparition sur le plateau, on a été bien reçu.

Lila : J'ai 19 ans, j'habite Saint-Denis, je suis au lycée Arthur- Rimbaud. Nicolas, un des fondateurs de Stop la violence, est venu, il est plus vieux que nous, lui, il a 23 ou 24 ans.

 

Comment allez-vous convaincre plus de jeunes sur le terrain ?

Love : Les médias nous aident mais vraiment on est des jeunes qui parlent à des jeunes. On est là pour ça. Ceux que nous voyons nous disent "c'est bien ce que vous faites". En fin de compte, c'est un manifeste contre l'injustice, qui dit que les jeunes cassent mais aussi que des flics frappent des jeunes

Lila : Il n'y a pas que les jeunes qui sont violents et tous les jeunes ne sont pas violents !

Love : Et la violence est aussi morale : mal parler à quelqu'un, le juger sans le connaître... Les jeunes en sont victimes, surtout les jeunes d'origine maghrébine et africaine.

Lila : Le manifeste regroupe tout ça.

Love : On veut plus de contacts directs, on veut plus se connaitre, se parler, on veut du dialogue. On verra ensuite ce qu'on fait, à travers les bonnes et mauvaises critiques.

 

Vous avez peur que la médiatisation de votre mouvement nuise à ce travail de terrain ?

Lila : On veut que les jeunes soient informés, pas qu'ils se disent "Tiens, les stars sont là".

Love : Il faut que les jeunes sachent qu'on est comme eux : des jeunes de cité avec les mêmes galères, les mêmes regards dans la rue qui ne vont pas, les mêmes embrouilles, les mêmes faiblesses. On est pareils sauf qu'on a eu la possibilité de parler...

Lila : Beaucoup de jeunes ont des choses à dire mais n'ont pas la possibilité de parler, il faut la leur donner.

 

C'était le cas à Montpellier ?

Love : Notre rencontre avec les jeunes de la Paillade a mal débuté, à cause de la présence de caméras et de télés. ça nous a gênés, nous et surtout eux, parce qu'ils se sont dit que les médias allaient encore donner une mauvaise image de leur cité. On a quand même pu discuter ensuite. Aujourd'hui, on reste en contact, ils vont faire un voyage à Paris, tout se passe bien. On espère la même chose à Lille.

Mdif : Et surtout à Marseille.

(Rires. Marseille, c'est "quelque chose" !)

Lila : On est des jeunes qui parlent aux jeunes.

(Approbation générale)

Linda : On essaie de se faire connaitre ensuite on engagera des suites.

Saliha : Un comité Stop la violence dans chaque ville.

Love : Les paroles s'en vont les écrits restent...

(Fou rire général)

 

Vous pensez que vous faites de la politique ?

(Emoi généralisé, vives dénégations, et même... consternation !)

Love : Nous on ne fait pas de politique, les politiciens ont du pouvoir, de l'impact. Nous, on n'a pas ça, nous, on veut juste changer. On parle aux jeunes. Moi, un jeune qui fait des conneries, je vais parler avec lui, j'ai pas à le juger. On ne fait pas de politique parce qu'un politicien parle pour les autres.

Linda : On nous dit "Attention à ne pas vous faire récupérer !" Mais franchement on veut pas et d'ailleurs on ne connaît pas la politique.

Love : Franchement on est l'antithèse des politiciens. Les jeunes ont perdu toute confiance dans les politiciens. On ne veut pas avoir affaire à eux. Ils font croire, ils font semblant de faire des choses bien et ils font mal.

Lila : Ils promettent et ne font rien.

Love : Ils nous voilent la face ! Ah non ! On se mélange pas. Eux, c'est eux et nous, c'est nous !

Lila : Ils parlent mal des jeunes. Ils pensent que les jeunes sont violents et bêtes et sont tout étonnés quand un jeune leur parle sérieusement et droit dans les yeux.

Love : Notre manifeste, c'est une violence qui respecte les autres. Si un détracteur est en face, on essaiera de le casser mais en paroles seulement

Mdif : Moi, je trouve que le manifeste nous a permis de connaître d'autres personnes, de faire d'autres choses.

Lila : On veut faire des choses, des choses grandes.


1. Le 14 janvier, Stéphane habitant Bouffémont (Val-d'Oise) est tué dans un train de banlieue, à la suite d'une échauffourée provoquée par des jeunes de Luzarches, "rivaux" de ceux de Bouffémont. La victime était totalement étrangère à cette histoire. La présentation de ce fait divers comme un règlement de comptes entre "bandes de banlieue" a révolté les jeunes.

2. Christophe Nick journaliste à Nova (voir encadré).

3. A l'occasion de rencontres sur la prévention de la délinquance en mars.

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Les dix points


"Nous jeunes des quartiers, appelons la jeunesse de France à se réunir (...) pour discuter, corriger, compléter et diffuser notre Manifeste. (...) Que partout soient organisés des états généraux de la jeunesse. (...) Seul un mouvement de tous peut renverser la mécanique de peur, de violence, de racisme et d'injustice."

Les rédacteurs du manifeste présentent leur texte en dix points dont voici les intitulés :

1- Ça peut plus durer comme ça

2- Respect ? On se parle sur un autre ton

3- Pas besoin de sa bande pour se parler

4- Rendre la justice, ça devrait être merveilleux

5- Pas de pouvoir aux crapules

6- Les armes, ça ne protège de rien. Au contraire

7- Les mecs qui frappent les filles sont des impuissants

8- Quand on casse, c'est toujours nous qui payons

9- Il faut savoir contre quoi on se révolte

10- Un échec ? C'est pas pour ça qu'on est victime

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Naissance d'un manifeste


Avec Christophe Nick, journaliste à Nova, David Assouline, adjoint au maire du XXe arrondissement de Paris, est l'un des deux seuls adultes de l'association Stop la violence. A Bouffémont, la peur s'est installée après la mort de Stéphane. Christophe Nick lance pour Nova un reportage pour mesurer comment les jeunes vivent la violence urbaine et s'il existe des initiatives pour s'y opposer. Il note partout la même demande : arrêter la violence. Il propose aux jeunes de mettre en forme ses informations en travaillant par groupes. Ils écrivent un manifeste en dix points Stop la violence. Cela devient un mouvement. David Assouline est appelé comme “consultant”. Le noyau stable de l'association en région parisienne est aujourd'hui un groupe de 30 à 40 jeunes, dont une quinzaine s'investissent à fond.

Stop la violence est soutenue par la FSU, les syndicats enseignants, deux syndicats de policiers, SOS Racisme, l'Unef, la FCPE, la Ligue des droits de l'Homme, le MRAP... Des élus, de gauche mais aussi de droite, appellent pour des initiatives. Le manifeste est relayé par des gens de terrain, enseignants, infirmières, gardiens d'immeubles... "Ce mouvement, dit David Assouline, rencontre un succès d'estime, mais c'est comme une bulle qui risque d'éclater s'il n'est pas pris en charge par les jeunes dans les quartiers. C'est pourquoi nous appelons à former des comités partout et à une marche nationale le 29 mai."

Stop la violence, tél : 01 40 01 93 86

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Le souffle du débat au Mirail


A Toulouse, trois mois après la mort du jeune Habib et la flambée de violence qui s'ensuivit, la cité du Mirail a fait, le 27 mars, sous les giboulées, une démonstration de citoyenneté et de solidarité. Derrière une banderole proclamant "Contre toutes les discriminations, pour la justice, l'emploi, l'éducation", 2000 personnes, de tous âges et de toutes conditions, ont marché pendant 7 kilomètres, depuis le quartier de la Reynerie jusqu'à la mairie et la préfecture pour porter leurs cahiers de doléances. Seul le conseil général, installé dans les locaux de la préfecture, les a reçues. C'est "ensemble", proclament les habitants du Mirail qu'ils entendent poser les jalons de vrais changements dans leur quartier. Dans un local de la Reynerie prêté par une association de chômeurs, le jeudi soir demeure le rendez-vous hebdomadaire de tous ceux qui, exténués par l'absence de dialogue ou la démission des pouvoirs publics, veulent que leur avis soit désormais pris en compte.

Les femmes ont été les premières à s'élever contre la violence. La conseillère municipale Claudie Fontès (PCF) les a encouragées à se rassembler. Leurs témoignages ont mis en évidence les multiples causes de l'insécurité et du profond malaise ressenti depuis des mois. Interrogations sur la mission de la police qui ne vient pas quand on l'appelle mais se livre à des interventions musclées qui effraient plus qu'elles ne rassurent, sentiment d'abandon, explosion du chômage et de la précarité (40 % de la population) malgré la proximité de grandes entreprises, manque de moyens pour l'école. Le mouvement du Mirail révèle la volonté farouche des habitants, jeunes ou adultes, salariés ou chômeurs, de participer aux choix qui conditionneront leur vie dans les années à venir. Notamment ceux qui, avant la fin du premier semestre 1999, définiront le contrat local de sécurité et le contrat de ville.

L'une de leurs revendication immédiates : une maison de quartier d'une capacité d'accueil d'au moins trois cents personnes ! Au Mirail, une parole citoyenne souffle comme un vent nouveau.

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