Regards Avril 1999 - Hors-sujet

... leurs chansons courent encore dans les rues ...

Par Evelyne Pieiller


Il fut un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, où les chanteurs s'honoraient de présenter à leur public des chansons nouvelles, et des interprétations nouvelles de chansons que d'autres avaient plus ou moins popularisées. Splendide modestie, superbe ambition : ils se proposaient ainsi de décliner doublement leur art : à la fois en constituant leur répertoire propre, souvent écrit pour eux, et en "relisant" le répertoire, ce vaste fond commun qui compose, ah là là mine de rien, l'une des dimensions de notre commun imaginaire.

 

Z'étaient chouettes les filles

L'interprète offrait alors, comme son nom l'indique, son... interprétation : par la chanson qu'il choisissait, et par sa façon de la chanter, il se situait dans une histoire, dans une famille, mais en même temps, il se l'appropriait, lui redonnait une jeunesse, ou même parfois la couchait carrément dans le foin d'où elle se relevait ébouriffée, toute rose, ni tout à fait la même ni tout à fait une autre. Mais avec le temps, va, tout s'en va, et peu à peu chacun se contenta de chanter "ses" chansons, de créer, plus ou moins, son petit monde, et disparut doucement cette déclaration d'amour que murmurait toute "reprise". Tristesse. Sans trop s'en rendre compte, on perdait beaucoup. On avait de la nouveauté plein les juke-boxes, oh yeah, mais, mais on se retrouvait privé de ce qui est peut-être la plus éclairante voie d'accès à la compréhension de l'intimité d'un art, et d'un artiste. Attention, Mesdames et Messieurs, le spectacle va commencer...

Arno le Magnifique chante les Filles du bord de mer, de l'insubmersible Adamo. Z'étaient chouettes les... Nous défions quiconque, même les jeunots rappers, de résister. Qu'est-ce qu'il fait, en reprenant cette chansonnette ? Il salue sa propre jeunesse, d'abord. Il salue l'innocence d'une adolescence dans les années soixante, et peut-être bien la légende même de la post-puberté, quand tout ce qui compte, c'est de regarder en coin les filles en rêvant de les séduire. Mais, comme on n'est plus à l'époque de l'innocence, ou de la suave hypocrisie, il la chante au bord de la parodie, comme une rengaine, pour en faire entendre la crudité cachée – les demoiselles sont des coquines, et le garçon, ma foi, ne pense qu'à ça. Arno "punkise" la chanson, l'affûte, la blague, elle en devient joyeusement obscène et rigolarde, elle exhibe sa vérité cachée, en tout cas, celle qu'elle peut avoir aujourd'hui. C'est royal.

 

... revues par Arno

Mais... c'est pas tout, mais c'est pas tout : Arno, Belge d'Ostende, qui choisit de parler un français rauque, haché, aux antipodes du doux langage "classique", bien suave et policé, Arno, qui décide de faire passer dans son accent l'identité belge, toute tiraillée entre Wallons et Flamands, qui décide de raconter par son accent ce qu'il est, cet écorché flamboyant hyper-rocky, élevé dans une famille venue d'un peu partout, et qui trouve son identité à lui dans les saccades du rock et les volutes de l'accordéon, Arno, en chantant les Filles... chante la trajectoire d'une génération, saisie entre la vitalité anglo-saxonne et la fantaisie des guinguettes, et réunit le tout, avec panache. Il n'est de surcroît pas tout à fait sans intérêt de remarquer qu'il s'empare d'Adamo : ce Belge d'origine italienne, qui a dû lui aussi mixer ce qui chantait en lui du Sud et ce qui swinguait en lui du temps. Arno, en reprenant un vieux tube, en le passant au Décapex, salue son histoire, la nôtre, et, d'une mémoire revisitée, fait du présent à continue. C'est extra.

 

Brecht-Weil rock...

Les Rita Mitsouko, qui ne sont pas vraiment réputés pour leurs goûts classiques, en avaient fait autant avec Un p'tit train... Jim Morrison, quand il reprenait Brecht, Bowie, quand il reprenait Brel, semblablement se revendiquaient le droit d'appartenir aussi à une autre tribu que celle où on voulait les confiner, ils élargissaient le champ, le chant du rock, Kurt Weil et Brel se révélaient âpres, nerveux, à vif, et le rock alors pouvait faire entendre ce qui vit en lui du cabaret, du music-hall, les "interprétations" offrent alors la possibilité de décoincer l'oreille, de volatiliser les préjugés, de vaporiser les catégories, de créer d'autres réseaux : Brecht-Weil sont "rock" quand Jim Morrison les chante parce qu'on est alors sensible à la fièvre d'un rêve qui se meurt, mais, du même mouvement, le cabaret épouse le rock pour le débarrasser de ses habitudes et lui redonner, au couteau, son pouvoir de trouble. Si ce n'est pas du bonheur, c'est fou ce que ça y ressemble.

 

... chantés par Jim Morisson

Et voilà qu'il y a d'la joie, bonjour bonjour les hirondelles, celles-là font vraiment le printemps, Natacha Atlas chante Mon amie la rose, et Faudel, Khaled, Taha se font, nous font un cadeau épatant : ils reprennent Comme d'habitude, du sémillant Clo-Clo. Comme d'habitude, c'est un cas, dans l'histoire de la chanson. Chantée par l'un de nos deux "Egyptiens" préférés (l'autre c'est Dalida), ce fut un succès : reprise par Sinatra en My Way, ce fut un triomphe. Immédiatement un classique. Que Sid Vicious, l'allumé des Sex Pistols, se fit un plaisir de massacrer génialement, pour le transformer en une sorte d'hymne secret du punk, rigolard, bouleversant, unique. A la Voix d'or, parfaite d'émotion et de mesure, aux arrangements somptueux et moelleux, Sid Vicious oppose une voix discordante, cassée, drapante, une musique bruyante, brutale, c'est exactement la même chanson, ce sont deux façons d'exister souverainement antagonistes, et pourtant, Sid Vicious, à sa façon, est un "crooner", mais si, puisqu'il rend amoureux de toutes ces peines qui nous font, malgré tout, nous sentir vivants, et tremblants, et arrogants...

 

... vive le classieux...

Taha-Faudel-Khaled, quand ils reprennent Comme d'habitude, à trois, sur fond d'imposante section de cuivres, affirment magistralement leur appartenance à toute une histoire : celle où Clo-Clo était star, mais aussi celle où Sinatra charmait, et que les Pistols dynamitaient. C'est formidable. Ils chantent Comme d'habitude, et disent ainsi : "nous participons de la culture française, nous avons été caressés par Sinatra et bouleversés par Sid Vicious, cette chanson est à nous", mais ils la chantent à trois, avec la légère distance d' l'ironie affectueuse, mais ils la chantent avec leur voix qui sait passer des faubourgs aux ondulations de la musique arabe, la chanson est à eux, oui, comme Mon amie la rose est à Natacha Atlas, à eux, confluent d'histoires, de langues, d'accents (mélodiques), à eux, qui en font une chanson française d'aujourd'hui – y compris quand ils en donnent une version arabe. On est ému. On est dans le vivant. Le vrai, le beau, celui qui fait des petits à l'Histoire, et qui lui donne un avenir.


Taha-Khaled-Faudel, Un deux trois... Soleils. Polygram.

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