Regards Avril 1999 - Le sens des connaissances

Histoire
Tony Moilin, un médecin au service de la Commune

Par Maurice Moissonnier*


Médecin distingué, interne des hôpitaux et préparateur de Claude Bernard au Collège de France, c'est un praticien et un chercheur. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages : un Traité élémentaire, théorique et pratique du magnétisme, un Manuel de médecine physiologique, un Essai sur les maladies des voies respiratoires et, en 1866, des Leçons de médecine physiologique dont Marx et Engels seront les lecteurs. Ce qui est piquant dans la relation de Tony Moilin avec les initiateurs de la pensée révolutionnaire moderne, c'est que ceux-ci ne semblent pas s'être intéressés aux convictions politiques du professeur de Paul Lafargue (le gendre de Marx). Il est vrai qu'elles ne prennent nettement forme qu'en 1868 si l'on en croit la chronologie de ses écrits politiques et sociaux. C'est le moment où l'Empire, ébranlé, cède du terrain avec la loi sur les réunions publiques du 6 juin 1868. Le premier écrit politique connu de Moilin est un "Programme de discussions pour les sociétés populaires", brochure de neuf pages. En 1869, il signera la Liquidation sociale (32 pages), un Appel aux électeurs de Paris à l'occasion des élections législatives de mai et enfin son Paris en l'an deux mille (186 pages) où il exprime sous l'aspect d'un ouvrage d'anticipation ses options démocratiques et socialistes. Moilin est désormais au coeur de la bataille politique. En 1870 et 1871, il apparaît comme un auxiliaire précieux, un technicien qui offre aux militants ouvriers et aux insurgés l'appui de ses capacités. Courageux, proche d'une avant-garde populaire avec laquelle il partage une profonde aspiration à un changement de société, il est, précocement, de cette petite cohorte d'intellectuels qui, dans les trente dernières années du XIXe siècle, commence à se ranger au côté des ouvriers. Membre du Comité central des 20 arrondissements, délégué du VIe, il figura dès le 6 janvier 1871, parmi les signataires de la célèbre affiche rouge qui lançait pour la première fois le mot d'ordre "Place au peuple, place à la Commune !" Après avoir participé le 18 mars et les jours suivants à l'occupation de la mairie du VIe, il se consacre à la fonction de chirurgien major du 193e bataillon formé de citoyens de son quartier. Arrêté le 27 mai, traduit devant la Cour Martiale du Luxembourg, ses juges le condamnèrent à mort en raison de son "influence politique" ! Il fut exécuté le 28 au matin.

Dans l'avertissement de Paris en l'an 2000, Tony Moilin s'adresse aux Parisiens de son époque : "c'est à eux de voir s'ils sont satisfaits de leur situation présente, ou si, au contraire, ils désirent un changement et sont résolus à faire tout ce qu'il faudra pour l'obtenir." A l'aube du XXIe siècle, le préfacier a tendance à tenir le même langage...


* Historien, a préfacé la réédition de Paris en l'an 2 000 de Tony Moilin, ALEAS, 190p, 120F

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