Regards Avril 1999 - Le sens des connaissances

L'an 2000 a déjà eu lieu

Par Jean-Claude Oliva


Quand le prochain millénaire commence-t-il, le 1er janvier 2000 ou le 1er janvier 2 001 ? Depuis que cette vaine – mais saine – querelle a été lancée dans Regards, je reçois deux types de courriers. Pour les uns, je n'ai rien compris et il est évident que le prochain millénaire commence le 1er janvier 2000. Pour les autres, je n'ai rien compris non plus, et il est tout aussi évident que le prochain millénaire commence le 1er janvier 2 001. Les uns comme les autres me conseillent de réviser mes tables de calcul voire, pour les plus excessifs, de retourner à l'école maternelle ! Ne pouvant répondre personnellement à toutes les lettres, je voudrais profiter de l'occasion pour remercier les uns et les autres de leur sollicitude. Je ne prétends pas trancher le différend. Pour une raison aussi simple que fondamentale : le choix est très précisément... arbitraire ! Je retire les termes, précédemment employés, de "bon sens", "logique" qui peuvent prêter à confusion. En effet, "bon sens" égale "logique", "raison" : selon Descartes "le bon sens est la chose au monde la mieux partagée" mais l'autre acception de ce mot est "sens commun", différent voire opposé à "logique"...

Surtout je vais essayer de montrer à quoi tient le point de vue des uns et des autres. Les uns notent avec raison que l'an 1 s'achève quand commence le 1er janvier 2. Notez que bébé qui est dans sa première année, l'an 1, n'a pas un an. Aussi la dixième année (l'an 10) commence le 1er janvier 9 et se termine le 31 décembre 9.
Et de ce point de vue – attention à vos bûchettes ! – il est incontestable que la deux millième année (l'an 2 000) commence le 1er janvier 1999 et s'achève le 31 décembre 1999. Deux mille ans se sont bien écoulés entre le 1er janvier 1 et le 31 décembre 1999, le troisième millénaire peut commencer. Mais voici l'autre point de vue. Comme 10 appartient à la première décennie, il est incontestable que 2 000 appartient au premier bimillénaire. Le changement de décennie s'effectue entre 10 et 11, et celui de millénaire s'effectuera alors entre 2 000 et 2 001. Les uns comptent les intervalles de temps, les autres les années échues. Ainsi nous appelons communément an 2000 la période située entre le 1er janvier 2000 et le 31 décembre 2000, période qui, selon le premier raisonnement, est la deux mille et unième année (c'est à dire l'an 2001). D'où la boutade d'appeler "an zéro" la première année ; an 1, l'année qui irait du 1er janvier 1 jusqu'au 31 décembre 1, et ainsi de suite, ce qui aurait pour effet, sinon de concilier les deux points de vue, en tout cas de faire coïncider l'an 2 000 des uns avec l'an 2 000 des autres.
Cependant on peut penser que le premier point de vue (c'est-à-dire le changement de millénaire au 31 décembre 1999) bénéficie d'un avantage psychologique certain. En effet, entre 1999 et 2000, trois des quatre chiffres changent tandis qu'entre 2 000 et 2 001 seulement un chiffre change ; de là à penser que dans le premier cas, la rupture est plus marquée... Bien sûr, la fin et le début du millénaire, et même le fait de compter les millénaires, relèvent de l'arbitraire le plus complet. Mais Stephen Jay Gould voit dans cette recherche désespérée d'un ordre numérique pour donner sens au monde qui nous entoure, une manifestation essentielle de notre humanité. n J.-C.O.

 

Millénium, histoire naturelle et artificielle de l'an 2 000,
Stephen Jay Gould,
Editions du Seuil, 120p, 95F

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