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Iran Par Luc Beyer de Ryke |
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| "S'il n'y a pas un peu de désordre dans les choses, elles ne peuvent aboutir à rien de bon" (proverbe persan). L'Iran aujourd'hui connaît ce "désordre" prometteur. |
| Pour expliquer et décrypter la mutation, nous sommes allés trouver celui qui fut, dans les débuts de la Révolution, le ministre des Affaires étrangères de Bazargan, Ibrahim Yazdi. Il nous a reçus chez lui à deux pas de Vali Asr, la grande artère bordée de platanes et de djoub (canaux d'irrigation) qui traverse Téhéran d'un bout à l'autre. Jadis elle s'appelait l'avenue Pahlavi... Ibrahim Yazdi a la barbe islamique mais taillée et soignée à l'occidentale. Il parle de son "ami Eric Rouleau" et se revendique de ce "parti intellectuel" invité dans les Universités étrangères qui a ses entrées au Monde diplomatique. Yazdi ne renie pas sa foi musulmane mais distingue les traditionalistes et ces "intellectuels qui s'efforcent d'adapter l'Islam à la modernité". |
| Les mollahs après vingt ans de pouvoirs |
| Etait-il inscrit que la Révolution tournerait le dos au monde moderne ? "Une Révolution implique toujours un changement profond de la société. Toutes connaissent leurs dérives. Mais je confesse n'avoir pas imaginé ce type de déviance." S'il en fut ainsi, c'est parce que Yazdi se fondait sur les leçons de l'Histoire. Les mollahs y tournèrent le dos. Jusqu'alors le pouvoir reposait sur deux piliers : le Shah in Shah (le Roi des Rois) et le clergé. Le shah tenait l'armée, le clergé se reposait sur le peuple. |
| Lorsqu'il y eut conflit, toujours le shah a perdu. Mais, à quelques exceptions près, jamais le clergé n'a gouverné directement. Que s'est-il donc passé ? Lors de la "Révolution blanche voulue par le shah il y eut conflit. Le shah a perdu. Violenté par l'occidentalisme imposé sans ménagement, le clergé a rejoint le mouvement antidespotique, apanage jusque là des seuls intellectuels. La Révolution l'emporta... Les intellectuels furent la minorité, le clergé la majorité. Les mollahs ne prêtèrent pas attention à l'Histoire. Ils s'emparèrent du pouvoir et l'occupèrent. Aujourd'hui, après vingt ans, ils ont perdu le contact avec le peuple". |
| Les étudiants sont-ils tous "réformateurs"? |
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Face à eux et contre eux, s'inscrit le "parti intellectuel". Mais n'est-il pas perpétuellement minoritaire et dépouillé de tout moyen d'action véritable ?
Notre interlocuteur le dénie et s'inscrit en faux contre cette interrogation. "Les intellectuels se sont multipliés. 75 % de la population a moins de vingt-cinq ans et, dans nos universités, nous comptons deux millions d'étudiants." Tous bien entendu ne sont pas "réformateurs", mais, si nous nous référons à certains échos recueillis auprès de professeurs d'Université, beaucoup le deviennent au fil de leurs études. L'élection qui a porté Khatami à la présidence ainsi que les récentes "municipales" témoignent d'un processus de libéralisation jugé par beaucoup "irréversible". Ibrahim Yazdi partage ce sentiment. "Avant la Révolution, toute libéralisation obtenue du shah résultait de pressions extérieures. On tendait une oreille – quand il le fallait – à Kennedy ou à Carter. Cela venait du haut. Maintenant la libéralisation n'est pas due à une intervention étrangère mais à la pression populaire. L'exigence de liberté est devenue aussi forte qu'elle l'était sous le shah. Personne ne veut une autre Révolution mais la majorité aspire à une Evolution. Reste que Khatami n'a conquis que la présidence et non les autres centres de pouvoir demeurés aux mains des conservateurs. D'où cette procession d'Echternach où l'on fait deux pas en avant et un en arrière." |
| La politique du "compromis nécessaire" |
| Fût-ce à ce rythme, l'Iran, pour l'ancien ministre, progresse vers un "compromis nécessaire". Pour lui, "il n'est pas de démocratie sans compromis. Si Khatami échoue, ce sera l'échec de tous ! Il n'est pas le Gorbatchev de la République islamique. Il en est le Khrouchtchev. Si l'on n'accepte pas Khrouchtchev, on aboutit inéluctablement à Gorbatchev. Jusqu'ici les Conservateurs ne l'ont pas encore compris. Pour le salut de l'Iran, j'espère qu'ils le saisiront, et qu'ils le saisiront vite !" |
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