Regards Avril 1999 - La Planète

Europe
Méli-mélo politique en Belgique

Par Serge Govaert*


Que se passe-t-il chez nos plus proches voisins européens, les Belges ? De la "marche blanche" à l'effet Vilvorde, les événements politico-sociaux qui s'y déroulent ont fortement marqué l'opinion publique bien au-delà des frontières d'un petit royaume qui n'a pas fini de nous étonner, faute de clefs.

 

La grave crise de confiance de ces derniers mois appelle de profondes réformes" (1). Nous sommes en mars 1997 : depuis un peu plus de six mois, la Belgique est ébranlée par l'affaire Dutroux. Au parlement fédéral, des députés et sénateurs de l'opposition flamande, tous partis confondus : les libéraux du VLD côtoient les nationalistes démocratiques de la Volksunie, et les Verts d'Agalev se réunissent pour proposer, ensemble, des solutions institutionnelles à ce que certains qualifient parfois de "dysfonctionnements" (2) : les lenteurs de l'appareil judiciaire, la guerre des polices, une certaine irresponsabilité qui gangrène les rouages administratifs et, de façon générale, une incompréhension grandissante entre les élus et la population. Les propositions que ces députés et sénateurs déposent (pour modifier le système électoral, donner droit de cité à la consultation populaire, imposer l'élection directe de certains mandataires notamment) commencent toutes par ces mêmes mots : "La grave crise de confiance de ces derniers mois" (3).

 

Une grave crise de confiance face aux pouvoirs publics

Elle se rapporte, en premier lieu, aux institutions publiques. La Belgique connaît-elle, de ce point de vue, une situation à l'italienne ? Certains faits pourraient le faire penser : l'ampleur de ce que les Italiens appellent le furbismo, la débrouillardise que les Belges pratiquent aussi volontiers, petite et grande fraude fiscale, travail au noir, mille et une façons de contourner des obligations jugées trop contraignantes, ou simplement des règles auxquelles on ne se sent pas soumis. Le partage, aussi, des administrations entre les partis et leurs organisations (la lottizzazione) : recrutements, promotions, voire création d'organes se font dans une logique de "donnant, donnant" entre partis et tendances politiques qui ne répond pas toujours au critère élémentaire de l'efficacité. Mais les comparaisons ne peuvent aller trop loin. En Italie, un parti (le PCI) a été pendant des décennies, bien que soutenu par une majorité relative d'électeurs, exclu du pouvoir national ; rien d'étonnant si celui-ci s'est démonétisé ! Par ailleurs, le cloisonnement qui préside, en Belgique, au partage des emplois publics et parapublics va de pair avec une recherche permanente du compromis dans les sphères du pouvoir : le clientélisme garde ses limites. Enfin, l'opposition entre un Sud en pleine dérive économique et un Nord plus prospère, traversé par des tendances autonomistes, n'a pas le caractère aigu que lui confère, chez les Belges, le conflit dit "linguistique" (opposant Flamands et francophones et, simultanément, le Nord et le Sud du pays).

 

Conflits linguistiques, la vraie faiblesse de l'Etat belge ?

La crise belge n'est pas une crise de l'Etat-nation. Cette thèse a rencontré des adhésions, notamment parmi les "comités blancs" apparus ici et là, mais surtout en Belgique francophone, après l'automne de 1996. Pour le mouvement né de la manifestation "la marche blanche" qui a rassemblé plus de 300 000 personnes dans les rues de Bruxelles le 20 octobre 1996, les hommes politiques n'ont en effet cessé d'affaiblir l'Etat belge en exacerbant, inutilement, les conflits entre les communautés linguistiques.
Il est exact que l'agenda politique soit dominé, depuis près de trente ans, par la question linguistique qui est souvent assimilée, sans plus, à un dépeçage de l'Etat belge unitaire de 1830. Il est donc assez normal qu'une partie non négligeable de la population soit excédée par cet ordre de priorité, alors que les difficultés et les blocages ne cessent de se multiplier dans la société belge.

 

Crise d'une bourgeoisie qui ne joue plus aucun rôle national

Mais cet Etat n'a jamais été un Etat fort. Depuis l'indépendance du pays (1830), il est traversé de clivages entremêlés (les catholiques face aux laïcs, le mouvement ouvrier face au patronat, les Flamands face aux francophones) et de conflits dont les solutions n'ont pu se dégager qu'au prix d'abandons de souveraineté des pouvoirs publics : l'enseignement officiel est minoritaire, la mise en oeuvre des régimes de soins de santé et de sécurité sociale est, pour une part, "sous-traitée" à des organisations (bureaucratisées, il est vrai) proches des mouvements politiques ; le mouvement socialiste, en particulier, a longtemps conservé une profonde méfiance envers un Etat qui n'avait rien, à ses yeux, d'un instrument d'émancipation.
La crise de l'Etat et des systèmes de représentation frappe tous les pays d'Europe ; elle ne pouvait épargner la Belgique. Certains s'en réjouissent, puisque le nationalisme belge, quand il a existé, était celui de la classe dominante francophone. Il est aujourd'hui relégué au magasin des accessoires : la bourgeoisie n'est plus seulement francophone, rien n'indique d'ailleurs qu'elle soit particulièrement flamande. La crise de la Belgique est aussi, et peut-être surtout, celle de sa bourgeoisie, d'une classe dominante qui ne joue plus aucun rôle national. Marc Dutroux n'a pas sévi qu'en région wallonne : l'enterrement de ses victimes a vu parents wallons et parents flamands communier dans une même douleur. Les Bruxellois ont eux aussi eu leur part de souffrance et, ironie du sort, les parents étaient cette fois Bruxellois mais aussi d'origine maghrébine. Cet harmonieux déploiement géographique n'a pas empêché certains couacs. Un président de parti flamand a ainsi regretté que Marc Dutroux ait pu bénéficier des largesses de la sécurité sociale en raison d'une supposée invalidité : ne touchait-il pas une pension alors qu'il se livrait à des trafics de voitures ? Condamné une première fois pour des délits de moeurs, n'avait-il pas pu poursuivre ses affaires louches depuis sa prison ? N'y avait-il pas là la preuve du "laxisme" de l'administration wallonne ? Un cinéaste bruxellois, cherchant à comprendre les ressorts de l'affaire Dutroux, a réalisé un reportage télévisé sans concessions sur la petite ville où demeurait l'assassin ; les habitants de Mont-sur-Marchienne s'en sont indignés. Chômage endémique, urbanisme sinistré, pauvreté visible et omniprésente : était-ce bien cela, la Wallonie de 1996 ?

 

La Wallonie, glissement progressif de la crise

Quelles que soient les méthodes de calcul (PIB, revenu moyen par habitant), la Wallonie connaît un déclin industriel et social depuis les années trente, résultat "d'un dégagement et d'un déplacement progressif, dès la fin du XIXe siècle, des intérêts du grand capital belge vers la Flandre ou vers l'étranger, dès lors que l'évolution des technologies libérait de la contrainte des localisations charbonnières". Ce déclin aboutit à en faire, aujourd'hui, le canard boiteux de l'économie belge. Le taux de chômage wallon est supérieur à la moyenne belge (17.8 % contre 12,2 %) ; le revenu moyen par habitant inférieur (en 1994 : 332 000 F/an contre 356 000 F). Ces chiffres dissimulent évidemment des disparités entre provinces wallonnes, mais le mal wallon semble bien réel.

 

Sous le conflit linguistique, une querelle de gros sous

Le dossier linguistique n'est donc plus seulement affaire de langue (d'enseignement, d'emploi de la langue dans les rapports avec l'administration, d'accueil dans les institutions publiques). Entre Flamands et francophones, l'éventualité d'un divorce a, depuis une bonne dizaine d'années, pris des allures de partage de patrimoine et de querelles de gros sous. C'est encore plus évident depuis que le troisième larron dans la structure fédérale belge, la Région bilingue de Bruxelles, qui regroupe les dix-neuf municipalités entourant la capitale, a cessé d'être un contributeur net à la richesse du pays : désormais, le revenu moyen des Bruxellois est inférieur à celui de la Flandre (tout en restant légèrement supérieur à celui des Wallons). Bref, les courants nationalistes flamands véhiculent l'image d'une Flandre qui gagne, qui travaille, alors que Wallons (et depuis peu Bruxellois) vivent à ses crochets.
Le gouvernement flamand s'efforce parallèlement, depuis que la réforme de l'Etat a donné aux régions (et donc à la Flandre, comme à la Wallonie) une large autonomie en matière économique (aide publique aux entreprises, possibilités de participation, encouragement de la recherche à finalité économique), de raffermir ce qu'il appelle "l'ancrage flamand" de son secteur industriel. Toutes ces considérations sur une "Belgique à deux vitesses", ou sur un "ancrage flamand", se heurtent cependant à un double constat : le premier est qu'on peut imaginer d'autres clivages (s'il est linguistique, il oppose effectivement une Wallonie en déclin et une Flandre plus prospère ; mais c'est en Flandre que Renault a fermé son usine de Vilvorde, et il n'est pas certain que le Limbourg flamand se relève, sans cicatrices, de la fermeture des charbonnages de la Campine). Le second est la réalité des classes sociales et du pouvoir économique dans la Belgique d'aujourd'hui.

 

La Flandre à l'heure du "capitocadrisme" ?

Il existe, c'est vrai, des groupements d'investisseurs liés à des capitaux flamands. La fusion, il y a plus d'un an, de la Kredietbank et de CERA, la banque du Boerenbond, le puissant lobby des agriculteurs chrétiens, a même créé ce qu'on pourrait appeler un "pôle financier flamand". Mais ce groupe n'a pas de projets spécifiquement flamands, pas plus qu'Albert Frère, flamboyant capitaliste wallon, n'a de projets spécifiquement wallons ni belges. Ne vient-il pas de céder Petrofina, dont il était devenu l'actionnaire majoritaire, au groupe français Total ? La revue Contradictions estimait, voici neuf ans, qu'il n'y "avait plus de bourgeoisie qui, comme à l'époque des holdings, ait des perspectives claires et soit capable de diriger l'économie de la Belgique". En Flandre, ajoutait-elle, "outre une ancienne couche représentant le capital familial, il n'y a qu'une nouvelle bourgeoisie managériale, agissant en tant que relais dans un ordre économique contrôlé par le capital transnational". Cette évolution n'a fait que se confirmer.
On touche du doigt, ici, ce paradoxe bien belge : alors même que tous les sondages indiquent combien l'électeur accorde peu d'importance au dossier linguistique, jamais la Belgique n'a paru plus proche de son point d'éclatement ; en même temps, les modifications des échelles économiques et sociales vont à rebours de cette séparation annoncée.


* Journaliste

1. Lorsque les socialistes se sont installés dans l'appareil d'Etat, après la Première Guerre mondiale, ils ne se sont, comme le note justement Guy Vanthemsche dans un ouvrage récent consacré au réformisme belge, guère interrogés "sur les limites structurelles du pouvoir étatique au sein de la société capitaliste". Cf. Guy Vanthemsche, "Les mots et les actes, 100 ans de pratique réformiste en Belgique", in les Socialistes et le pouvoir, Bruxelles, Labor 1998, p. 76.

2. Christian Vandermotten, Pieter Saey et Christian Kesteloot, "Les fragments de la Belgique : la Flandre et la Wallonie existent-elles vraiment ?", in : "Les fractionnements sociaux de l'espace belge", Bruxelles, Contradictions n° 58-59, 1990, p. 44.

3. L'expression est de Gérard Duménil et Dominique Lévy : elle renvoie à l'émergence d'un mode de production propre au capitalisme managérial. Cf. Gérard Duménil et Dominique Lévy, "Rapports de production et structure de classe du capitalisme 150 après", in Cahiers marxistes n° 210, Bruxelles 1998, pp. 131-161.

4. Les fractionnements de l'espace belge, op. cit. pp. 65-66.

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