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Porto Alegre Par Jean-Paul Dolle* |
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| L'expérience de démocratie participative à Porto Alegre, outre les avantages qu'en retirent ses habitants – en particulier les plus pauvres – provoque la réflexion sur ce que suppose et exige un pouvoir démocratique. Elle interroge sur ce qu'est ou peut être la ville, forme territoriale et forme de sociabilité. |
| Démocratie donc. En choisissant en plus de leurs députés, élus au suffrage universel, des représentants – n'importe lesquels, puisque ce sont des volontaires qui s'auto-désignent – pour participer à l'élaboration du budget municipal, les habitants de Porto Alegre – à l'initiative du Parti des travailleurs dont à trois scrutins successifs ils ont assuré la victoire – ont retrouvé spontanément les pratiques de ceux qui inventèrent le mode de vivre ensemble appelé démocratie, à savoir les Athéniens du Ve siècle av. J-C, avec cette différence notable que n'existe pas – plus – l'esclavage à Porto Alegre. |
| On sait en effet que la cité démocratique athénienne fonctionne sous le régime de l'isonomia, c'est-à-dire la loi égale, pour tous les citoyens libres. N'importe quel citoyen peut être élu à la Baulé, c'est-à-dire au conseil qui décide des affaires publiques, tous peuvent se présenter et c'est le hasard qui tranche, sous forme de tirage au sort. C'est bien marquer que la communauté des citoyens libres est constituée de l'ensemble de ceux qui peuvent et veulent construire en commun. Il est important de noter – comme l'ont fait en France Jean-Pierre Vernant et Pierre Vidal-Naquet – que, dans la démocratie athénienne, le pouvoir occupe toujours le lieu du vide. Ce n'est pas quelqu'un – dans ce cas ce serait le despotisme – ou quelques-uns – l'oligarchie – mais l'ensemble de tous ceux rassemblés en commun, c'est-à-dire personne en particulier, qui institue et légifère sur le commun du demos (peuple), qui n'est rien d'autre que cette auto-institution sans cesse renouvelée et infinie, limitée uniquement par les entreprises des ennemis du peuple. |
| Autonomie |
| Cette autogestion que Castoriadis désigne par la notion d'"institution imaginaire" va, tout au long des siècles, nourrir les rêves, les théories et les pratiques politiques de ceux qui aspirent à une démocratie pour tous. Cette autonomie revendiquée, différente et quelquefois opposée à la démocratie représentative, sera reprise par un courant très important – et longtemps combattu, voire écrasé – du mouvement ouvrier : les "conseillistes" qui prônent une démocratie directe de tous ceux qui, sur leurs lieux de travail ou de vie, se rassemblent en "conseils" pour changer le cours du monde. Cette aspiration, jamais complètement disparue, revient en force à l'heure où la démocratie représentative manifeste ses limites et rentre en crise, face aux nouvelles formes de despotisme et d'oligarchie, représentées par le pouvoir, qui se veut absolu, du marché. A cet égard, l'expérience de Porto Alegre renoue avec une vieille tradition et, en même temps, innove car elle porte à l'échelle d'une grande ville ce qui jusqu'alors avait été apparenté dans le cadre des entreprises. |
| Démocratie |
| Justement, c'est la grande ville qui apparaît comme le lieu décisif où peut se renouveler et se revitaliser la démocratie. Là aussi se joue une partie décisive. La démocratie urbaine est-elle encore possible à l'âge des métropoles et des mégalopoles ? |
| Un urbanisme délirant, ou plutôt une absence totale de souci d'urbanité a produit depuis des décennies des monstres spatiaux, désignés par les termes aussi vagues que "conurbation", "métropolisation", où toute forme urbaine disparaît et où est exilée la moindre trace de citoyenneté. Se vérifie dans ces non-lieux de l'urbain généralisé la constatation déjà énoncée par Jean-Jacques Rousseau dans le Contrat social : "La plupart des modernes prennent une ville pour une cité et un bourgeois pour un citoyen. Ils ne savent pas que les maisons font la ville mais que les citoyens font la cité." |
| Urbanité |
| A Porto Alegre, la discussion par tous d'un projet urbain qui prend en compte les besoins de tous et en particulier de ceux qui ne peuvent profiter des équipement collectifs qui satisfont les besoins de logements, de transports, de savoir et de santé, ancre le souci de citoyenneté et de civilité dans la production d'un véritable espace public : espace de délibération, de décision et de réalisation. Ainsi la ville apparaît comme le lieu le plus propice à l'exercice d'une volonté de vivre ensemble démocratique, c'est-à-dire une manière de concilier ce qui paraît inconciliable, l'existence de différences et l'invention d'un commun, d'un espace commun. La ville se fait commune, communale, gage de son urbanité. Ainsi le lieu commun manifeste et affermit le lien commun. A l'heure de la mondialisation qui tend à substituer aux lieux historiques des villes, lentement formées par les projets, les mémoires et les luttes des citadins-citoyens, l'espace indifférencié de l'espace marchandise, soumis aux lois du calcul économique et de la rentabilité maximale, il est tout à fait significatif que ce soit dans le "Sud", où pèse un maximum de pression de la violence économique, que se manifeste dans sa radicalité l'exigence de citoyenneté intrinsèquement solidaire des valeurs de la cité. |
| Décidément, la démocratie urbaine est une idée neuve. |
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* Philosophe, enseigne à l'Ecole d'architecture. |