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Surréalisme Par Muriel Steinmetz |
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| C'est un bout du monde de la banlieue parisienne. Un trou de verdure de six hectares au moins. Au centre, un moulin sans ailes qui s'appuie sur le coude d'une rivière. Aragon et Elsa aimaient à s'y retrouver, loin du tout-Paris. Rien n'a bougé. Ni les meubles, ni les livres, ni la chambre, pas même les deux bureaux. Il y a une cravate violette négligemment jetée sur un coin de table. et les feuilles du calendrier ont fait retrait le 16 juin 1970, à la mort d'Elsa. Nous étonne, sous les murs, un bruit d'eau en fuite. Est-ce une source perdue qui ressort ? Les deux amants ne s'y enfoncèrent-ils pas, en pensée, dans les obscures profondeurs de leur passé respectif ? Purification ? Dissolution à deux ? Nul ne sait. On pense aussi à l'Ile Saint-Louis, bien campée sur une veine de la Seine, où Aurélien, héros éponyme porta sa vie défaite dans l'après-guerre de 14. Il paraît qu'Aragon, pour faire silence, ouvrait les vannes. Un autre silence eut lieu. Les voilà côte à côte, car la mort ne "les aura pas séparés plus sûrement que la guerre" de leur vivant, ainsi que dit la pierre sous laquelle ils reposent. |
| Dans ce lieu d'un présent définitif, on expose aujourd'hui des tirages photographiques, d'après des internégatifs d'oeuvres originales de Man Ray, l'ami. Amitié chaotique toutefois. Les liens se distendent en 1930. Aragon quitte le groupe surréaliste. Man Ray lui reste fidèle, même s'il fait fi des débats politiques et théoriques qui animent la période. En 1966, les deux hommes se retrouvent : Man Ray illustre Aurélien dans les OEuvres romanesques croisées. De lui, Aragon dira : "Man Ray, qui a apprivoisé les plus grands yeux du monde, rêve à sa façon avec des porte-couteaux et des salières : il donne un sens à la lumière et voilà qu'elle sait parler." Ici, nul fer à repasser hérissé de clous, mais des nus, des visages, des portraits dûment solarisés, soulignés au fusain, argentés comme ventres de truites au soleil. Manque certes "l'inconnue de la Seine", désormais inséparable de l'évocation de Bérénice. Il y a là d'autres chefs-d'oeuvre, doublement salués puisqu'ils sont mis en vente, à des prix modiques (il faut compter 2 000 francs pour une photo). |
| Surréaliste est l'accrochage, où les yeux d'Elsa font bon ménage (!) avec ceux de Nancy Cunard, mécène fantaisiste, issue d'une grande famille, dont Aragon, avant de rencontrer Elsa, tomba fou d'amour. La Cunard lui en fit voir de toutes les couleurs, le troqua contre un musicien noir. "Elle n'aimait que ce qui passe et j'étais la couleur du temps", avait-il écrit. Pour elle, contre elle, il tenta à Venise de se suicider. L'ancien médecin des Armées ingurgita trop de barbituriques. Il en réchappa. Guérit. |
| C'est aussi Kiki de Montparnasse, qui "amenait son nez pointu", aux dires d'Elsa. Man Ray, tôt débarqué d'Amérique dans les valises de Duchamp, la rencontre à l'hôtel Istria. Il y a là du beau monde : Elsa, en tête, mais aussi Picabia, Léger, Duchamp. Des nus de Kiki que Man Ray réalisa, mais d'autres aussi bien, il se plaisait à dire : "Ils ont toujours constitué pour moi un thème de prédilection, aussi bien dans mes peintures que dans mes photos, et je dois avouer que cela n'est pas seulement à imputer à des raisons purement artistiques." Et ceci encore : "Je dis que photographier un nu demandait un effort extraordinaire, plus le modèle était beau, plus il était difficile de créer quelque chose qui rendît justice à sa beauté." Il y parvint, avec ce sens du moment à saisir où, comme l'écrivait Aragon : "Dans l'expression d'un visage s'établit l'équilibre entre le rire et l'action." |
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L'exposition "Man Ray" se tient à la maison Elsa Triolet-Aragon, Moulin de Villeneuve, 78730 Saint-Arnoult-en-Yvelines,
jusqu'au 1er novembre 1999. Ouvert samedi, dimanche
et jours fériés, de 14 à 18 heures. Tél. 01 30 41 20 15. Signalons que Man Ray, sous les traits de l'acteur
Bruce Meyers, est l'un des personnages du film Disparus
de Gilles Bourdos, actuellement sur les écrans. |