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Arts du temps Par Pierre Courcelles |
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| Jean Lacouture, dans la monumentale biographie qu'il consacra à Jacques Rivière, Une adolescence du siècle. Jacques Rivière et la NRF (Gallimard, 1994 ; Folio, 1997), regrette que le Journal d'André Gide reste muet sur les "quelques semaines de la fin de 1908 et du début 1909 [...]" où débute "l'aventure qui [...] assure le pérennité de son nom plus certainement que l'Immoraliste ou les Faux-Monnayeurs : la création de la Nouvelle Revue française". Le regret doit en partie être levé avec la récente publication de la Correspondance André Gide - Jacques Rivière, 1909-1925 (Gallimard, 1998, 806 p., 350 F.). Cette correspondance attendue (580 lettres en 15 années) est naturellement placée par l'éditeur sous le signe de la publication grâce à laquelle il a pu voir le jour, en 1911 : "L'irrésistible ascension de la Nouvelle Revue Française, 1909-1925" proclame le bandeau rouge qui ceint l'ouvrage à l'étal des libraire. La NRF, fondée en 1908, est aujourd'hui la plus ancienne revue littéraire française, si l'on excepte la Revue des Deux Mondes, fondée en 1829 mais qui n'a jamais eu l'influence sur la vie littéraire et artistique de celle éditée par Gallimard, et dont le propos d'ailleurs s'étend au-delà de la vie artistique. A l'origine de la NRF, il y a un déjà ancien désir de Gide d'une revue littéraire, il y a quelques amis moins avancés que lui dans leur art : Jacques Copeau, Jean Schlumberger, André Ruyters, et aussi la disparition, en 1903, de la prestigieuse Revue Blanche qui avait accueilli de grands aînés, Stéphane Mallarmé, Paul Verlaine, Apollinaire, et de plus jeunes, Pierre Louÿs, Paul Claudel, et André Gide lui-même. Le Symbolisme est mort et la NRF va, par ses choix éditoriaux et de collaborateurs, défendre une ligne de découverte de la littérature en formation, débarrassée des facilités et des conventions du "goût bourgeois". Une littérature dont on trouverait les inflexions et les visées chez Gide, dans Prétextes. Réflexions sur quelques points de littérature et de morale, recueil d'essais paru en 1903, suivis des Nouveaux Prétextes en 1911. La littérature refuse là les assujettissements hors des siens, notamment celui du nationalisme de Barrès et de Maurras, et se donne les moyens de son autonomie qui n'est pas celle de "l'art pour l'art" : "En art, il n'y a pas de problème dont l'oeuvre d'art ne soit la suffisante solution", écrit Gide qui requiert de l'écrivain l'expérience transcrite de la vie et des hommes. Cette Correspondance n'est pas tout entière dédiée à la conduite de la NRF, dont Jacques Rivière fut le secrétaire et, après la guerre, le directeur, jusqu'à sa mort en 1925, à 39 ans. Mais on y lit, parfois en clair, parfois en sous-texte, la stratégie, et ses ajustements pas toujours à l'unisson, développée par Gide et son jeune homme de confiance : dix-sept ans les séparent. Rapporté à ce qu'on sait de l'intense vie littéraire et artistique de cette période, on est comblé. Il y a aussi dans ces lettres une lecture à produire de l'itinéraire "spirituel" de Jacques Rivière qui, entre les deux monuments que sont Claudel et Gide, tente de trouver "sa voix", à défaut de trouver son art. Mais peut-être n'a-t-il pas assez vécu pour cela, avec une vie coupée en deux par les années abominables de la Grande Guerre ? La NRF est toujours présente, un peu moins puisqu'elle passe à un rythme trimestriel. Avec un nouveau rédacteur en chef, Michel Braudeau. Le premier numéro de cette nouvelle série, n° 548-janvier 1999, est du moins abondant, 374 pages, et économique, 95 F. Et tout aussi abondamment fourni en plumes prestigieuses. Et placé sous le signe de Rimbaud auquel trois textes sont consacrés. |
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