Regards Avril 1999 - Lectures

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Romans

Par Odette Casamayor


Un exorciste noir

C'est en massacrant leur bétail que les Xhosas, un peuple du sud de l'Afrique, trouveront la force pour vaincre l'ennemi blanc. La prophétie parcourt l'histoire de l'homme noir. "Le bétail est le peuple. Le peuple est le bétail." Un rappel constant au lecteur. Le massacre persiste et John Edgar Wideman (âgé de 57 ans), l'un des plus importants écrivains noirs américains, ne se lasse pas de le rappeler. C'est un prédicateur noir de1792 qui trace l'itinéraire dans le Massacre du bétail, le onzième roman de Wideman. L'hallucination. Visions d'une déesse noire qui hante le pèlerinage du protagoniste. Et puis, ses crises d'épilepsie. Le regard nuageux qui confond les contours. Chaos et détresse. La langue lourde. Les bégaiements de l'épilepsie ou le fardeau de ses histoires horribles ? Bientôt, d'autres personnages apparaissent sur sa route, volent sa parole et deviennent à leur tour les narrateurs. Les voix résonnent les unes sur les autres, s'éclipsent, renaissent un peu plus loin. Un couple mixte s'avance. L'homme est un ancien esclave. Elle, avait été une très belle femme, une servante anglaise. Après tant d'années de silence, simulant être une veuve et son esclave pour sauver leur complicité, ils se livrent au prédicateur et au lecteur. La colère explose. Contre un dieu qui ne laisse aucun choix. Contre une société bâtie sur l'intolérance. L'histoire d'une race séculairement dénigrée. La même histoire brutale et incomprise toujours renouvelée par la souffrance particulière des personnages. Le prédicateur survit au massacre, les Blancs tuent les Noirs du village (encore du bétail). Il arrive à Philadelphie, une ville assiégée par la peste. Et d'autres personnages entrent en scène. De nouveau la haine, le sang, le viol. Finalement, un écrivain noir de nos jours est en train de composer un roman sur les Xhosas. Wideman peut-être. Mais rien ne change, seul le décor. Les morts sont toujours là à diriger les yeux, le coeur et la plume. Heureusement. Afin de rappeler aux Noirs la force destructrice des prophéties qui édictent : "Cessez d'être vous-mêmes, changez, détruisez-vous, et un monde meilleur naîtra." Epoustouflant et terrible.

John Edgar Wideman,
Le Massacre du bétail,
Gallimard, 254 p., 140 FF.

 

L'enfer

Difficile de faire l'inventaire des horreurs de la nature humaine. Pourtant, Caryl Phillips, originaire de Saint Kitts and Nevis (dans la Caraïbe anglophone), a tenté le pari, dans son sixième roman, la Nature humaine, salué par Salman Rushdie. Suivons-le : il nous conduit dans les cercles de l'enfer ou plutôt un cercle particulier, oublié par Dante, celui du bûcher séculaire où se consument les vies condamnées à l'exclusion par les Blancs chrétiens, à travers les siècles. Philips a choisi quatre d'entre elles.
En 1480, trois juifs ont été inculpés d'avoir bu le sang d'un jeune chrétien. Ils sont accusés de l'avoir tué. Peu après, leurs corps sont brûlés vifs sur la place Saint-Marc, à Venise. Quelques siècles plus tard, le même sort est réservé aux parents d'Eva, dans un four crématoire allemand. Elle survit aux camps de concentration. Une fois "libérée", se sachant marquée pour toujours, elle se suicide dans un hôpital londonien. Dans l'angoisse d'Eva, il y a le meilleur du verbe de Caryl Philips. Une écriture forte, douloureuse. Des rafales aiguës de l'Histoire. Puis il y aussi le drame d'Othello, qui découvre, étonné, la beauté de Venise en même temps que les préjugés raciaux de ses citoyens, lesquels atteignent leur plus haut niveau lorsqu'il épouse la belle Desdémone. Chez Phillips, la tragédie shakespearienne est accentuée par la voix de l'auteur, logée dans le personnage d'Othello, et par l'irruption d'une autre voix qui critique son attitude. L'auteur clôture cet enchevêtrement d'histoires avec celle d'une belle Falacha (les juifs d'Ethiopie) qui exprime la discrimination dont son peuple est victime dans leur nouvelle patrie, la "terre promise" d'Israël. Ce dernier récit met un point final à un livre inépuisable. Tant que l'homme ne sera pas capable d'accepter pleinement l'autre, d'abandonner l'idée d'une supériorité unique, les histoires de Phillips ne seront jamais bouclées. D'où ce léger sentiment d'inachèvement et de désillusion, qui, malgré la puissance et la beauté du texte, envahit le lecteur vers la fin du roman. Ce ne peut être autrement. La nature humaine est ainsi. Un puits infernal et sans fond.

Caryl Phillips,
La Nature humaine,
Mercure de France, 291 p., 140 FF

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